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Archive de la catégorie ‘Roman : La cave de Pandore’

Chapitre 5

Samedi 6 décembre 2014

Nous avons attendue trois semaines avant de pouvoir signer le bail et obtenir les clefs de notre local, tout avait été vidé, nettoyé même, une chape de béton avait été coulé sur la terre battue de la salle à l’arrière. Le budget des travaux avait éclaté tout était à refaire du sol au plafond de plus j’avais perdu par ma faute l’aide précieuse de mon mari et de ses amis. J’avais fait la connaissance d’un jeune homme a une fête et commencé une relation amoureuse, mon couple battait de l’aile depuis longtemps.
Voulant être honnête, j’avais mis au courant mon mari, ne voulant pas être taxée de profiteuse. Ce dernier eut un mouvement de jalousie alors que je croyais que tout était clair entre nous et décida de ne pas m’aider.
Isabelle était furax
— Tu aurais dû attendre pour lui dire à cause de tes conneries on est dans la Merde !
— Ne t’en fais pas, je vais tout prendre en charge.
— Je ne suis pas manuelle pour deux sous, ne compte pas trop sur moi !

J’ai bien compris à ce moment-là que j’avais peut être commis une erreur d’appréciation, mais bon c’était trop tard, tous les papiers étaient signés. Alors bon an, mal an, il fallait faire avec.

En tout cas moi je pouvais me regarder dans un miroir, je n’étais pas une menteuse !
Je me suis transformée en homme de chantier et avec l’aide du copain de ma soeur, Christian, nous avons détruit des cloisons, arraché la frisette, sablé les belles pierres dorées qui se trouvaient dessous. Heureusement qu’il était là pour m’aider, il a pris le rôle de maître d’oeuvre et grâce à lui en quelques semaines naissait le restaurant.

Isabelle passait de temps en temps faire l’inspecteur des travaux finis, bien propre dans son petit tailleur elle s’essayait au relationnel client. Même dans ce rôle elle n’était pas très bonne, voulant jouer la commerçante elle gloussait trop fort aux plaisanteries, roucoulait auprès de la gente masculine. Nos nouvelles copines ne la voyaient pas d’un bon œil et commençaient à la juger.
Ce qui me valait un questionnement permanent dès qu’elle avait le dos tourné.
— Mais pourquoi tu t’es associé avec elle ?
— Madame fume des bouts dorés et ne veut pas se salir les mains, elle se prend pour qui ?
J’évitais de répondre me sentant fautive à cause du coût des travaux, je disais que l’on s’était accordées comme cela.
Une fois de plus, j’étais trop gentille, je savais d’avance que j’allais m’en voir avec elle, radine, menteuse et en plus feignasse.

J’avais tiré le gros lot !
Les cheveux en bataille couverte de poussière je la retrouvais à la terrasse en face pour boire un café, le quartier était déjà partagé en deux à notre propos. Josiane et son mari appréciait Isabelle. Avec moi, je sentais une réticence, plus le temps avançait, l’ouverture se précisait, je ne me faisais pas avoir par leurs simagrées et belles paroles.
— Le soleil brille pouR tout le monde, vous êtes super les filles !

 Tu parles, on va être en concurrence directe, chante beau merle !
Elle s’amusait à répandre notre différence auprès de sa clientèle et ne donnait pas chère de notre association, alors ces coups de lèches bottes ne me touchaient pas. J’avais une infiltrée parmi les demoiselles du quartier et cela personne ne s’en doutait.
 Le hasard des rencontres encore une fois avait joué à plein !
Un an auparavant, j’avais fait la connaissance par le biais de mon travail d’une femme d’une cinquantaine d’année qui m’avait énormément touchée. J’exerçais la profession d’enquêtrice pour un institut de sondage, dans le cadre d’une étude sur des chocolats j’avais interrogé Ginette qui avait répondu très gentiment à mon questionnaire. Une femme énergique pleine de bonne humeur, tous les matins elle se levait aux aurores pour faire des ménages à la gare de Perrache et semblait heureuse de sa situation. Lorsque je lui avais demandé si elle avait des enfants son regard s’était brouillé d’humidité.
— Oui j’ai un fils, cela fait longtemps que je ne l’ai pas vu, excusez-moi je suis ridicule de pleurer comme une gamine.
Elle s’était vite ressaisi et de sa voix éraillée de fumeuse de gitanes.
— On croit bien faire, moi j’ai tout quitté pour l’élever et du coup il s’est éloigné dès qu’il a été en âge de voler de ses propres ailes. C’est ainsi !
A l’époque je n’en su pas plus, sa tristesse m’avait atteinte et je m’étais fait un devoir de la rappeler pour le questionnaire de retour après avoir testé le produit. Normalement j’aurais dû le déléguer a une collègue, mon instinct me disait que je devais le faire, j’en avais profité pour avoir de ses nouvelles, elle était heureuse son fils avait téléphoné. Je l’avais recroisé plusieurs fois et papotais avec elle à chaque occasion de façon très cordiale.
J’ai retrouvé Ginette un soir attablée avec les prostituées les plus âgées du quartier, rigolant aux éclats, l’une lui indiqua à voix basse que j’étais la nouvelle propriétaire du bar en se retournant elle s’écria :
— Ah mais c’est ma copine. Elle est super gentille ! Les filles ça va changer, c’est quelqu’un de bien !
Elle m’embrassa comme du bon pain et d’un coup le regard de ses femmes à mon égard changea, je me sentais adopté.
J’étais accepté par les anciennes et compris d’emblée que je n’aurais aucun souci avec elles.
Gigi comme on l’appelait me rendait visite régulièrement sur le chantier, petit à petit elle me dévoilait son histoire.
Elle était parisienne d’origine, d’une famille modeste à 21 ans elle avait pris en charge sa famille son père étant décédé, elle était devenu la première femme chauffeur de taxis de la capitale. Elle avait très bien gagné sa vie et s’était mis a fréquenté les lieux de nuits ou l’argent et le champagne coulaient à flot. Elle y avait rencontré l’homme de sa vie, antiquaire Suisse il lui fit connaitre la grande vie, de palaces en casinos, elle se laissa prendre au jeu. Petit à petit il ferma les robinets et lui fit comprendre qu’avec son physique, magnifique brune aux yeux verts, elle pouvait continuer à vivre ainsi. Par amour et pour l’argent facile elle avait plié. Au début avec des clients triés sur le volet puis elle déménagea sur Lyon rue de Brest sur un bout de trottoir, son homme l’avait abandonné ou plutôt lui rendait visite de temps en temps. Il n’avait pas besoin de son argent, des activités obscures le tenait éloigné, il faisait comme beaucoup de gros bras à l’époque parti du SAC.
Le Service d’Action Civique, milice privée de De Gaulle au début créé pour combattre les gauchistes, y participaient des anciens résistants ensuite des pros Algérie Françaises, un mailletage des renseignements sur le territoire hors du système politique. Posséder la carte de ce réseau ouvrait le Sésame d’informations précieuses qui ne furent pas toutes utilisées pour le patriotisme. Le milieu s’’y infiltra et sous couvert de services rendus à la nation obtint un genre d’immunité. On fermait les yeux sur leurs exactions tant que cela ne dérangeait pas le pouvoir en place. Début des années 80 son homme est mort d’après ce que j’ai compris, elle avait un enfant de dix ans, elle a arrêté la prostitution et ne trouvant pas de travail vu son
parcours, faisait des ménages et parfois servait de garde du corps le soir auprès de ses anciennes collègues.
 Confidences pour confidences, pour moi c’était l’aubaine, j’allais enfin en savoir plus sur ma tante !
Je racontais a Gigi ce que je savais sur Marie, puisqu’elle avait elle aussi tenue le siège de l’église, forcément elle devait la connaitre. Elle me répondit qu’elle voyait vaguement qui c’était, mais ne voulut pas m’en dire plus. Elle me fit comprendre que si je voulais être tranquille il ne fallait pas que j’en parle dans le milieu l’omerta était de mise.
Il y avait deux clans les anciennes qui étaient toute affranchies c’est-à-dire qu’elles travaillaient pour elles. Propriétaires de leurs appartements, elles choisissaient leurs clients et ne pratiquaient pas l’abattage. La cinquantaine bien tassée pour la plupart le quartier était leur fief. Dans un périmètre de deux pâtés de maison, elles se tenaient en bas de chaque porte, s’interpellaient d’un coté de rue à l’autre avec leurs accents du sud, la plupart venaient des Bouches du Rhône. Commères, elles voyaient tout, saluaient, les commerçants, les employées toujours un petit mot gentil, rien n’échappait à leur vigilance. Vers 10 heures du matin elles étaient en poste sur leur bout de trottoir, leur clientèle n’avait pas de honte à se montrer, gardiennes du quartier le calme régnait.En fin d’après-midi elles finissaient leur journée et laissaient place aux jeunettes, comme elles disaient.

Des filles plus jeunes prenaient place en milieu de journée et taffaient le soir, apparemment une bonne entente régnait entre les deux générations.
Mais à y voir de plus près il y avait un désaccord profond, les temps avaient changés, avant les caïds étaient des Monsieur. Les plus âgées avaient connu ses hommes du grand banditisme
— Ils avaient un code d’honneur !
disaient-elles.
— Pas comme les petit voyous près a tiré sur n’importe qui pour une poignée de dollars que l’on voit maintenant!
Les jeunes drainaient une autre clientèle, les passes étaient rapides, la vulgarité était de mise aussi bien dans le langage que dans les tenues. Une faune gravitait autour, mon bar avait été le point de ralliement de tout ce petit monde du temps de l’ancien propriétaire.
 Décidemment, mon destin était scellé, tout s’était mis en place malgré moi. Je me retrouvais sur les traces de ma tante sans l’avoir cherché !

En belle lettre lumineuse, je fis installé l’enseigne un jour avant l’ouverture, je ne savais pas trop quelles allait être les réactions.
 A vrai dire intérieurement je rigolais d’avance, après avoir digéré ce pied de nez de la vie !
Lorsque Jacqueline, ma tante, avait monté les statuts de la Sarl, elle m’avait demandé le nom de l’établissement, forte de mon idée de jardin je lui répondis.
— Le Patio, c’est joli, non ?
Après vérification elle me dit :
— Il faut que tu changes de nom, c’est déjà pris par une autre société si tu ne veux pas être embêté, trouves en un autre.
J’étais colère rien ne venait, je lui dis :
— Tu as un dictionnaire, je veux un nom qui commence par P et qui fait penser à un jardin.
Je l’ouvris a la lettre, regarda rapidement et au bout de trois minute :
— Voilà, j’ai trouvé : ce sera le Priape : dieux grec des jardins, c’est super !
Très contente de moi, je ne lus pas plus loin la définition et l’on statua avec ce mot.
Quelques jours plus tard, en voyant Claude je lui annonçais que tout était Ok.
— Bientôt un nouveau resto sera en bas de chez toi, il s’appellera Le Priape.
Je vis un regard interloqué, suivit d’un grand éclat de rire.
— Tu ne manques pas d’air, tu l’as fait exprès ou quoi ?
Je le regardai sans comprendre, il s’en rendit compte.
— Ben quoi, le priapisme tu connais ?
— Non pourquoi ?
— C’est une maladie, les mecs qui l’ont, bandent sans arrêt, dans un quartier de prostituées c’est raccord ah ah…
J’étais complètement déconfite il fallait que je vérifie, je pris un dictionnaire. « Priape : protecteur des jardins et des troupeaux, est un dieu de la fertilité, c’est un dieu ithyphallique, On reconnaît Priape par son gigantesque pénis constamment en érection »
L’inauguration se fit début septembre.
Les débuts étaient prometteurs, nous faisions restaurant le midi et bar le restant de la journée. J’avais pris en main la partie restauration, Isabelle venait pour le service du midi et reprenait le soir à partir de 17 heures pour le bar.
J’étais heureuse je me sentais indépendante on ne se marchait pas sur les pieds. Je m’occupais des achats, des menus avec Franck, on s’entendait bien. Les clients du restaurant se fidélisaient et bientôt on devint un des bistrots qui marchait le mieux dans les alentours.
Vers 8 heures du matin c’était la levée de rideau, entrait en scène mes premières clientes.
 Eh non ! Vous vous trompez !
En ville tout un tas de personnes travaillaient, moi j’avais les vendeuses et employées des boutiques et bureaux, se levant tôt pour prendre les transports urbains jusque-là. Certaines avaient pris leurs habitudes et constituaient mes habituées matinales, elles appréciaient ma présence féminine et sentaient à l’aise au Priape.
La politique de la ville avait débarrassée le centre Lyon de la populace. Michel Noir, nouveau maire, voulait en faire une ville propre, son ambition était grande, voir Présidentiel !
Les bureaux avaient remplacés les appartements des ouvriers, recasés en banlieue proche, la spéculation immobilière marchait à plein rendement. Seuls les riches commerçants, notaires banquiers et autres professions aux forts revenus pouvaient se payer le luxe d’y vivre. Tel un vortex ce point stratégique au petit matin absorbait les petites mains pleines d’énergie et les rejetait le soir usées, fatiguées en périphérie dans des faubourgs gris, loin des lumières de la ville.

Parmi ma clientèle la différence sociale était marqué par la possession ou pas d’une voiture.

Tiens cela me rappelle une autre situation !
D’un côté celles qui œuvraient dans les magasins chics, tirées à quatre épingles, habillée avec les marques qu’elles vendaient un peu coincées au premier abord.
De l’autre les petites secrétaires de bureau ou vendeuses de prêt à porter tel que Pimkie ou Camaieu, ces magasins bon marché qui avaient envahis la rue de la République.
Au début elles ne se parlaient pas, se regardaient de travers les unes toisant les autres, j’avais l’impression d’être dans une partie de Go, a qui remporterait le territoire.
 Elles n’allaient pas me bouffer le trognon, très longtemps !
Je détestais les jugements à l’emporte-pièce, je les appréciais toutes et réussie en peu de temps à établir un équilibre. Elles s’embrassaient comme du bon pain et se séparaient en courant pour ne pas être en retard, après des bavardages qui n’en finissaient plus. C’était une époque où les femmes s’émancipaient, elles avaient vu pour la plupart leur mère dépendre du chef de famille, et se retrouvaient avec une paye leur permettant d’être à la mode, ce sujet était le premier dans la hiérarchie de leurs préoccupations.
 Moi c’était plutôt, combien de couverts ce midi ?
La gente masculine se tenait dans le bistrot d’en face, accoudé au comptoir, tournant la tête comme des veaux regardant passer le train lorsqu’une belle poussait la porte de mon établissement.
De temps à autres un ou deux s’aventuraient en coq au milieu de ma basse-cour mais n’arrivant pas à y régner, retournaient la queue entre les jambes au sourire mielleux de Josiane. Je la voyais glousser derrière son comptoir aux récits de ces messieurs éconduits.
Bien sûr j’avais quelques clients hommes, ils arrivaient en fin de matinée à l’heure de l’apéro, des commerçants et artisans, les conversations changeaient de ton. Les affaires, la politique et le foot, leur rivalité se mesurait à celui qui parlait le plus fort, faisait le meilleur jeu de mot.
 Ils me pompaient l’air avec leurs blagues à deux balles !
Isabelle débarquait à onze heures trente, pour la mise en place des tables, je la laissait avec eux et filais dans la deuxième salle pour en faire de même. Je vérifiais avec Franck que sa mise en place soit faite et fumais ma clope tranquille dans la cour avant le rush du midi.
En deux heures de temps soixante-dix personnes minimum se ruaient sur le buffet de crudités à volonté que j’avais eu l’idée d’installé, les plats du jour avaient aussi un beau succès. Pas trop cher, frais et bon, on était devenu le resto à la mode du coin.
Une chouette ambiance, les assiettes valsaient dans tous les sens, les rires fusaient de tous côtés.

 J’étais au top, la vie était belle, j’avais réussie !
Vers 14 heures, le calme revenait il fallait tout ranger nettoyer, Isabelle prenait la poudre d’escampette dès qu’elle le pouvait, son art était l’esquive devant toutes taches rebutantes.
Pendant le service elle sillonnait de table en table avec son sourire de tiroir-caisse ouvert, faisait des salamalecs aux clients les plus fortunés et négligeait ceux qui à ses yeux ne pouvaient pas le remplir.
Madame jouait à la patronne, personne n’était dupe de son manège et lorsqu’elle décida de ne plus venir le midi parce qu’elle finissait tard le soir, tout le monde fut soulagé.
Le début d’après-midi était un moment privilégié de la journée, je pouvais enfin me poser, manger avec le personnel et faire un point sur le service. Les discussions allaient bon train sur tout et n’importe quoi, la clientèle passait en revue, constitué à 70% d’habitués, on connaissait et s’amusait des mimiques et petites manies de certains. Pendant une heure le quartier faisait la sieste plus une fille dans la rue, quelques piétons affairés.
 Le calme plat après la tempête !
Généralement arrivé 15 heures, Bella était la première, elle passait par la cour et l’arrière salle pour prendre son petit noir, ses congénères déboulaient les unes après les autres pour se joindre à elle et là commençait une conversation irréelle.
Ces femmes aguerries de la vie se racontaient avec leurs ressentis, telles des midinettes, le résumé du soap américain « Les feux de l’amour. Elles en étaient fan, j’arrivais à en pleurer de rire en les entendant se chamailler sur la destinée de leur héros. Les Newman, Abbott, Carlton faisaient partie de leur vie, elles en parlaient comme de leur famille, étaient tristes à la mort de l’un, outrée des mensonges et infidélités de l’autre.
— C’est une garce, il a eu raison de la faire cocu.
— Je ne suis pas d’accord, elle est malheureuse, c’est pour ça qu’elle lui ment.
— Oh ! t’as vu comme il est beau, pour lui ce serait gratos… !
— C’est sûr que si je l’avais dans mon lit, je n’enfilerais pas des perles.
Leur part d’humanité se révélait au fil de leurs conversations, en temps ordinaires on ne pouvait pas trop savoir leurs états d’âme. Leurs vécues je l’apprenais du bout de leurs lèvres avec parcimonie, lorsque vraiment elles se sentaient en confiance. Trop bavarde était un défaut, le mensonge valait mieux dans ce milieu !
En fin de compte, elles étaient femme comme les autres, chagrins d’amour, jalousie, envie, blessure d’enfance, toute la palette des sentiments prenait les couleurs d’une vie ordinaire.
Le reste de la journée se déroulait avec des gens de passage descendu en ville pour quelques achats et paperasseries, Isabelle reprenait le flambeau, nous discutions pour faire le point. Puis je retournais m’occuper des miens, je m’étais séparée de mon mari, vivais avec mon nouvel amour et m’occupais de ma merveille, mon fils adoré.
Le temps passait très vite, pendant 1 bonne année ce fût mon rythme je pensais que cela durerait ainsi longtemps.

Le secret de famille lourd a porter chapitre 4

Mardi 2 décembre 2014

Dès le lendemain matin, je téléphonais au propriétaire lui faisant part de mon intérêt pour le bar. Je voulais en savoir le prix, il m’expliquait qu’il ne savait pas trop et qu’avant tout, il aimerait bien me rencontrer. Il semblait méfiant et sa première question fût :
— Vous êtes du quartier ?
Je lui expliquais alors, d’où je venais, qui j’étais et surtout mon passe-droit,  Claude qui m’avait donné ses coordonnées.

Je senti un soulagement dans sa voix et rendez-vous fut pris à ses bureaux, cela tombait bien il habitait un village à côté du mien.
Il me reçut la semaine suivante, j’avais eu le temps de peaufiner mon projet et en avait discuté avec mes parents, ayant besoin de leur caution pour obtenir un prêt.

Comme à l’accoutumé, ils répondirent présent, ils ont toujours suivi leurs enfants avec amour et compréhension, les laissant libre de leurs choix, respectant l’individualité de chacun. J’avais la chance en plus d’avoir Jacqueline, la femme du frère de maman, qui était conseil juridique dans un grand cabinet Lyonnais. Cette dernière accepta bien volontiers de monter les statuts de ma future activité, non sans avoir émis quelques réticences.
— Je veux bien t’aider, à condition que tu renonce à ouvrir un pub, un restaurant sera plus facile à tenir. Tu es une vraie oie blanche, le milieu sévit encore à Lyon. Tu vas te faire bouffer et tu perdras tout, je ne veux pas prendre cette responsabilité !
Elle savait de quoi elle parlait, elle était née en centre-ville, avait suivi son évolution et oeuvrait depuis longtemps dans les affaires. Ma famille s’était rangée à son point de vue, je me pliais à leurs désidératas.
 J’étais prête à tout accepter, je m’y voyais déjà !
Je trouvais un homme affable, très à l’écoute de mon projet. Il avait dû mener sa petite enquête sur ma famille et paraissait rassuré.
Seule l’association avec Isabelle d’origine étrangère le faisait un peu tiqué, il avait besoin de savoir à qui il avait à faire et demandait si possible d’avoir un extrait de casier judiciaire.
Ses anciens locataires étaient des voyous, avaient été expulsés par les forces de l’ordre ayant dû intervenir pour les déloger, barricadant la rue à coup de tir dans la vitrine et de bombes lacrymogènes.
— Vous comprenez, madame, que maintenant je prenne des précautions, je ne veux plus me retrouver dans une situation pareille !
Il n’y eu aucun souci, Isabelle comme moi était une vraie bleu et il nous céda le fond, pour une somme si modique, que personne ne voulait le croire.
 Décidemment la chance était avec nous !
Il nous demanda une dizaine de jours avant une visite officielle, afin de faire effectuer un nettoyage, dit-il.
Travaillant à deux pas de là, on passait notre pause du midi et même certain soir chez Josiane.

Nous apprenions à connaitre les gens et l’endroit, en submersion totale dans l’ambiance du coin. Notre venue était plutôt bien appréciée, seul, un commerçant ou deux qui avaient tenté d’acquérir le local en vain, nous battaient froid.
 Qu’ils aillent au diable, nous n’aurons pas besoin d’eux !

Les filles, telles des pies se rapprochaient, en oiseaux curieux, attirées par les objets brillants, elles jacassaient dans leur langage haut en couleur du sud de la France. Elles étaient marrantes, nous offraient des verres, ne tarissaient pas de bons sentiments à notre égard, les plus jeunes paraissaient un peu plus méfiantes

Je n’étais pas dupe et jouais le jeu, il fallait ménager les Reines du quartier tout en gardant la distance nécessaire pour ne pas être envahi. Elles se rendirent vite compte, qu’elles avaient à faire à deux personnalités bien différentes. Femmes intuitives et instinctives, elles nous parlaient à l’une et à l’autre de manière différente.

Franc du collier avec moi, sur l’avancée du projet, essayant de m’amadouer en me promettant de leur clientèle.

Charmeuse de serpent avec Isabelle, l’argent et la séduction féminine étaient le sujet de prédilection.

Isabelle minaudait, marquait sa différence de rang. Elle s’habillait classique, tailleur, petite coupe au carré se donnant l’importance d’une vraie commerçante. Malgré tout une lueur dans ses yeux trahissait sa curiosité à cette ambiance un peu glauque qui lui ouvrait des horizons inexplorés. Elle se faisait arroser à coup de coupettes de champagne, écoutant des heures durant les histoires de clients que les filles racontaient. C’était à qui mieux mieux, la surenchère de celle qui avait le micheton le plus généreux, une vraie concurrence entre elles, plus elles avaient d’habitués, plus leur côte étaient hautes.

Moi j’étais plus dans l’action, je prévoyais les travaux, évaluait la concurrence et posais des questions pour en savoir encore plus. J’avais des tenues plus loufoques, un chignon en bataille, une mèche sur mes yeux brillant d’exaltation, je n’étais pas dans la séduction. Ce qui m’intéressait, c’était de réussir et je savais très bien qu’avec les filles il ne fallait pas entrer en concurrence sur leurs terrains.

J’étais agacée de voir Isabelle se faire rincée à l’œil, sans jamais remettre son coup.

 Je découvris qu’elle était radine et profiteuse et me disais que l’argent pourrait vite lui monter à la tête !

Moi, chaque fois qu’on m’offrait un verre je remettais le mien, me disant qu’ainsi je démontrais que je n’étais pas achetable et pas sensible à la poudre de Perlimpinpin.

 Mon principe, ne rien devoir à personne, car tout se paye un jour ou l’autre !

Je luttais en permanence contre la mauvaise fille que mémé par une phrase avait immiscé en moi. A cette époque j’en en savais beaucoup plus sur cette femme et ne pouvais m’empêcher de l’avoir présente à l’esprit surtout dans ce contexte.

 AH… OUI ! J’ai oublié de vous raconter la suite de la fameuse tante !

 

 

Le troisième et dernier coup de semonce s’était produit à la suite d’une altercation avec mes frères, cela arrivait souvent, papa et maman s’étaient mis en colère et avaient pris mon parti.

Fabien, mon frère aîné, s’était écrié :

— Vous donnez toujours raison à Bérénice. C’est votre chouchou ! Y en a marre !

Comme d’habitude, j’avais plaidé ma cause à coup d’arguments plus convaincants les uns que les autres

— Tu veux toujours avoir raison, t’es menteuse et mauvaise !

Le dernier mot lâché, avait fait jaillir de mes yeux un flot de larmes, sous le regard hébété de mes parents. Ils me savaient vindicative, étaient habitué à me voir tenir le morceau jusqu’à ce que j’obtienne réparation et là je m’étais effondrée. Le mot? mauvaise, avait fait écho en moi, j’avais implosé, sous la pression du silence que je m’étais imposé depuis longtemps. D’une voix chevrotante et suppliante, je leur dis :

— Il faut que je vous parle.

Ils envoyèrent les garçons dans leurs chambres, comprenant que j’avais vraiment besoin d’eux. J’expliquai donc, ce que j’avais appris deux ans auparavant chez mon amie Joëlle.

A la tête que fit papa, je compris immédiatement qu’il n’était pas à l’aise.

— Allez Charles, dis-lui la vérité, car un jour ou l’autre les enfants le sauront ce n’est pas un secret. Tu n’y es pour rien dans l’histoire de ta sœur.

Dis maman en lui passant la main sur l’épaule.

Il m’expliqua que sa soeur Marie avait été bannie de la famille parce qu’elle avait commis des fautes graves et impardonnables. Elle était l’ainée, ma grand-mère l’avait choyée, elle avait fait des études contrairement à ses frères qui à l’âge de douze ans travaillaient déjà aux champs. Elle était plutôt jolie mais avait une infirmité, elle était bossue. Intelligente et envieuse, elle jouait de cela pour obtenir tout ce qu’elle voulait. Elle avait tenu un sale rôle de corbeau pendant la guerre. Il parait qu’elle envoyait des nouvelles de leurs femmes aux soldats en leur expliquant qu’ils étaient cocus et autres vili-penderies. Elle s’était quand même mariée avec un gars bien, gentil, ils avaient tenu une épicerie dans un village du coin. Elle avait eu deux enfants qu’elle laissa tomber, ne menant pas la vie dont elle rêvait. Papa avait fait des économies pour s’installer et se marier, elle lui avait tout piqué avant de s’enfuir.

Quelques années plus tard, ils apprirent : Qu’elle était devenue putain à Lyon, certaines personnes du village l’avaient reconnue et bien sur la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre, jetant l’opprobre sur toute la famille.
Aux dernières nouvelles, qui étaient fraîches du printemps de cette année. Elle avait participé à l’occupation par les prostituées de l’église Saint Nizier, étant le bras droit de l’égérie ayant menée ce combat.

Renversée par ce récit, je m’écriais :

— Papa ce n’est pas possible, elle ne pouvait pas être que méchante, dis-moi la vérité! Et ses enfants que sont-ils devenus ?

Mon père m’avoua, qu’étant plus jeune et occupé par sa vie, ne pas avoir cherché à la comprendre. La psychologie n’était pas de mode, encore moins chez les paysans. On constatait les faits et agissait en conséquence. Il avait suivi tout simplement, la honte était sur la famille, seul la répudiation pouvait l’effacé. Pourtant, sa soeur malgré tout, il l’aimait bien, son regard était humide et fixait un point non déterminé. C’est la première fois que je le voyais aussi triste, plutôt gai luron d’’habitude  faisant des blagues et riant aux éclats.

Maman essaya bien de m’expliquer :

— Tu sais Bérénice, il y a des personnes qui font du mal, on ne peut rien y changer. En ce qui concerne Marie, je l’ai très peu connue. Mais elle a fait beaucoup de dégâts et plus personne ne veut en parler. C’est trop douloureux !
 Je venais d’avoir 15 ans, cette histoire me fit basculer immédiatement dans le monde des adultes !

J’avais un mal être lancinant, tel un poison injecté dans mes veines, ne supportant pas l’idée que cette tante puisse être aussi mauvaise. J’en voulais a tous, surtout à cause des enfants qui eux aussi avaient été laissé pour compte avec leur père. Me rapportant à mon histoire j’allais combattre ce mal insufflé jusque dans mon coeur, c’était insupportable. Mon idée de la famille éclata, je faisais tout pour me démarquer du clan, le secret était levé et plus jamais les choses ne seraient comme avant.

Je pris conscience de l’individualité de chacun et cherchais tout le temps ce qu’il y avait de bon en eux ne pouvant accepter une vérité divulguer sans savoir le pourquoi du comment. La complexité de l’humain m’intéressait plus que tout. Je me remplissais d’histoires vécues, puisais dans les livres de toutes sortes, un support m’apportant une compréhension des êtres. J’avais au fond de moi une petite voix qui me guidait lors dan mes période de doute, c’était mon amie, elle me permettait de prendre du recul sur toutes situations conflictuelles. Naturellement elle me mena comme tout adolescent à me poser des questions sur la réalité de l’âme, de ce qui nous entoure, le visible et l’invisible. J’avais un fort penchant pour ce dernier et les rencontres que je fis à cette époque et les années qui suivirent m’enrichir d’un savoir impalpable mais prégnant de ma personnalité.

Je ne sais pas si vous avez remarqué dans votre vie, lorsque vous êtes habité par une passion, un questionnement, quel que soit sa nature, le destin vous apporte sur un plateau des faits ou des relations en corrélation complète avec votre cheminement. Souvent ils éclairent par leurs croisement un temps votre route, puis, s’évanouissent comme par enchantement. Chaque personne rencontrée apporte un grain de sable ou une pierre taillée à notre édifice, le ciment étant la compréhension et l’amour que nous voulons bien y accorder

A 18 ans des amis me voyant batifoler avec les esprits, la voyance, l’ésotérisme …. Me dirent:

— Bérénice tu te perds, viens avec nous, on fait partie d’un mouvement de développement personnel, tu seras guidée et cela évitera que tu t’entoures de négatif.

A corps perdu je suis rentré en religion chez les Rose-Croix, je trouvais un équilibre dans les fascicules que je recevais régulièrement. Je m’appliquais à faire tous les exercices pour développer mon intuition, moi qui avais arrêté mes études à 16 ans, j’avais l’impression de m’instruire et de m’ouvrir au monde. Cela dura deux années jusqu’au jour où je décidais d’aller à une cérémonie en compagnie de mes amis, jusque-là j’avais évité.

 AH NON ! Mon Dieu ! je fais partie d’une secte !

Une foule, de plus de cent personnes, était réunie devant une grande bâtisse, tout ce petit monde s’embrassait et se congratulait, je me sentais étrangère à ses sourires entendus. Les deux grands battants de la porte s’étaient ouverts sur une salle ressemblant à un temple, éclairé de torches et de bougies en multitude, une musique ressemblant à des chants grégoriens s’élevait dans les airs. Un rituel de pas pour se présenter devant un autel, toute la panoplie y était;

— Nous sommes tous frères, le microcosme du macrocosme, et blablabla……et blablabla

Un discours endoctrinant, des jeunes filles telles des vestales déambulaient parmi nous balançant du bout des doigts des encensoirs diffusant des parfums envoûtants d’encens. Je sortais de là, profondément déçue, moi qui détestais le formalisme, j’étais gâtée.

 Je n’aurais pu rêver mieux en termes de cliché !

Du jour au lendemain je mis fin à ma formation spirituelle, consciente d’avoir obtenu des acquis pour ma personnalité. Je quittais comme j’y étais entré ces éclairées. Je ne comprends toujours pas comment des êtres intelligents voulant s’ouvrir au monde puissent accepter d’être prisonnier de rites et de sentences. En tous cas pour moi cela en était trop.

j’avais bouffé de la bonne sœur et du curé toute ma jeunesse, hors de question que je dépende de quoi que ce soit de cet ordre-là !

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Deux phrases qui changèrent tout chap 3

Dimanche 30 novembre 2014

Claude du haut de l’escalier :
— Bérénice, c’est toi ? Attend je descends, je prends de quoi éclairer.
Je regardais mieux le mur qui théoriquement correspondait au local. La façade avait deux ouvertures, une vieille en bois vermoulu et une autre condamnée par des moellons, seul, un vasistas au-dessus devait laisser passer la lumière.
D’un coup d’épaule Claude fit sauter le gond, nous nous retrouvions dans une cave en terre battue d’une bonne surface, sombre, le sol jonché de casiers à bouteilles et autres détritus. Du haut de la porte condamnée un rai de soleil en oblique poudroyait l’atmosphère se heurtant à terre sur une planche de bois ressemblant à une trappe. Mon imaginaire s’empara du lieu et le transforma en arrière salle de mon futur établissement, le plafond assez bas m’inspirait une salle cosy, idéale pour le pub que j’avais l’intention de tenir. Claude ouvrit une deuxième porte en face de la première, la clarté jaillit d’une cour intérieure recouverte d’une verrière toute délabrée suintant l’humidité.
— Je vais faire un jardin au cœur de la ville ! M’écriais-je. Le Patio ! Voilà j’ai trouvé le nom.
Claude me connaissant depuis quelques années avait souri, la spontanéité et l’enthousiasme faisaient partie intégrante de ma personnalité, je l’amusais.
Il continua la visite. Dernière pièce, le bar, murs recouvert de frisette, mobilier en formica, sentant le renfermé et la vinasse. La grande vitrine donnant sur la rue était tavelée d’impacts de balles, je jetais un coup d’ œil à l’extérieur.
— Je ne comprends pas ça à l’air plutôt tranquille comme coin. Tiens ! il y a un autre bistrot en face.
— Oui c’est des nouveaux, ils ont l’air de bien se débrouiller. Le soir c’est une autre histoire, on a beau être en centre-ville, il y a une ambiance différente. Des fois j’ai un peu la trouille quand je rentre tard, on y croise de drôles de gueules.
— Je connais les nuits Lyonnaises, il n’y a pas de quoi avoir la frousse quand même?
— Non, c’est le bar qui devait les attirer. Avec toi ça va changer mais tu vas avoir du boulot pour tout retaper. Premièrement, il faut voir avec le propriétaire des murs pour savoir combien il veut vendre son gourbi.
— Donne-moi son téléphone, je vais négocier avec lui, tu me connais ! Je vais me le mettre dans la poche le papy !
— Fais attention, ne soit pas trop ouf…. avec lui. C’est un vieux, bien classique, il est méfiant après tous les ennuis qu’il a eût avec les zigotos d’avant.
[Texte] Page 16
Sur ce, je quittais Claude et retournais bosser, je travaillais à deux pas de là. Le long du parcours, mon imagination échafaudait des plans pour mon nouveau commerce. Enfin, le ciel me redonnait une chance et j’avais bien l’intention de la saisir.
 Pour moi c’était sûr ! Mon fabuleux destin était à nouveau en marche !
Arrivée au bureau, je ne pouvais cacher ma joie et me mit à raconter avec moult précisions, l’opportunité que j’avais d’être tombée sur une occase pareille. Mes collègues de travail écoutèrent mes propos exaltés, certaines avec envie, d’autres plus indifférentes.
L’une d’elle, très attentive me prit à part pour me parler, je l’aimais bien, elle avait 10 ans de plus que moi. Dans l’équipe elle était la plus âgée, bien posée dans sa tête, elle travaillait par plaisir contrairement aux autres qui galéraient ayant accepté ce job par défaut.
– Tu sais Bérénice, j’ai envie moi aussi de prendre une petite affaire. On pourrait peut-être s’associer. Mon mari a une bonne situation et nous avons de l’argent de côté. On s’entend plutôt bien toute les deux ?
— Bien oui, pourquoi pas ! je vais y réfléchir.
Il est vrai que perdu dans mon rêve d’accomplissement je n’avais pas encore envisagé la faisabilité financière du projet. L’argent n’était pas vraiment mon problème, j’avais mes parts de l’épicerie et mes parents étaient de très bonne caution, alors :
 Si c’est mon destin, je trouverais bien les moyens de moyenner !
J’avais une forte propension à croire que lorsque l’on désirait quelque chose, il suffisait de faire les premiers pas pour que les éléments par magie se mettent en place pour réaliser son dessin.
Sous les traits d’Isabelle, le croquis prenait forme, elle ajoutait un critère de garanties supplémentaire à mon projet et ma décision fut rapide. Sans trop réfléchir j’avais accepté sa proposition, j’étais spontanée et impulsive et cela n’était pas le moindre de mes défauts certainement dû à mon ascendant bélier !

Nous avions discuté toute l’après-midi de notre future collaboration. J’avais en face de moi une personne qui écoutait et approuvait toutes mes suggestions.
 La partenaire idéale en somme !
J’emmenais Isabelle le soir même visité le quartier, expliquant l’état de délabrement du local, son historique, du moins ce que j’en savais. Pour les travaux, je comptais sur mon mari et ses collègues artisans, cela ne me faisait pas peur. Il faut dire, que quand je voulais atteindre un but, ma force de persuasion se mettait en action et rien ne pouvait arrêter ma machine à projection. Mon imaginaire prenait le dessus, comme un tableau je peignais les contours d’un avenir radieux qu’aucun nuage ne pourrait assombrir. Je balayais d’un coup de pinceau tous les :

 Mais si ? Appuyait d’un trait d’humour, sous forme de boutade toute allusion désagréable à mon oreille. Rien ne pouvait m’arrêter !

 
Adossée à la porte d’entrée du couloir en traboule donnant sur la cour, une femme blonde platine toute vêtue de cuir noire et dentelle figée telle une vigie scrutait la rue.
Isabelle et moi nous approchions d’un pas assuré en bavardant, nous nous sentîmes détaillées de pieds en cap, puis un sourire éclaira le visage fardé.
— Ah ! mais, c’est vous que j’ai vu ce midi avec Claude, vous êtes intéressée par le bar ? J’habite aussi dans l’allée on est peut-être de futures voisines ?

Bella avait la soixantaine bien sonnée, un accent du soleil donnait à sa voie gaieté et chaleur, un gros crucifix noir pendait à son cou coincé entre ses seins mis en avant par un corset boudinant son corps bien usé.
— Il faut voir ! répondis-je. Vous avez une idée du prix ?
— Je ne suis pas dans les petits papiers du propriétaire. Répondit Bella avec une moue désabusée.
— On verra bien, si cela doit se faire comme dit le proverbe …….
— Moi je suis croyante, on ne décide de rien. Me répondit-elle en serrant dans sa main son pendentif
Je n’insistai pas, par instinct je savais qu’il ne fallait pas être trop insistante j’ entraînais Isabelle dans la rue d’à côté ou se trouvait la vitrine du bar. Juste en face le petit troquet était encore ouvert, nous nous installâmes en terrasse. Le quartier était animé en cette fin de journée printanière
La patronne, blonde décolorée maquillée comme une poupée nous servit et avec un sourire malicieux tournant sa tête de l’autre côté de la rue.
— Vous êtes intéressée ?
 Décidément, la visite du midi n’était pas passé inaperçue. C’est pire qu’au village, moi qui en avais ras le bol des cancans, ça promet !

Josiane expliqua qu’elle et son mari s’étaient installés 6 mois auparavant, le business marchait bien et les filles étaient sympas. Sous le porche attenant, deux prostituées figées comme des gargouilles montant la garde regardaient dans notre direction.
Isabelle était bien moins à son affaire, elle se tenait en recul, écoutait en épiant les va et vient, tout bas, lèvres pincées elle lâcha :
— T’as vu ? Il y a plein de putes ! J’en ai vu une, suivi d’un client rentré dans le couloir, là, juste en face à côté du bar.
J’éclatais de rire devant son air de vierge effarouchée.
— Tu sais, on est en plein cœur de Lyon, ici c’est le quartier chaud ! on ne peut pas trier la clientèle, un emplacement comme cela on n’en trouvera pas deux. C’est à prendre ou à laisser !
Pour rien au monde, à ce moment précis je n’aurais pu autoriser quiconque à casser mon rêve. Tout y était, l’atmosphère doux, les passants, et la vue au bout de la rue, juchée sur la colline, telle une bénédiction, toute de blanc vêtue se dressait la cathédrale de Fourvière nimbée de l’or du soleil couchant.
Rien ne me dérangeait, les prostituées ne présentaient aucun souci à mon envie, au contraire, depuis mon enfance, un fil conducteur menait mon existence. Je me croyais libre de mes choix et décisions mais irrémédiablement le passé resurgissait toujours au coin de ma vie.
Mes dix premières années se sont déroulées dans un clan familial tranquille, paisible plein de joie et de simplicité. À une exception près, la seule ombre au tableau, un nuage gris flottait au-dessus de ma tête certain jours de colère de ma grand-mère paternelle.
Nous étions une ribambelle d’enfants, j’avais un an de plus que mes cousines jumelles, l’une étais timide, l’autre « va-t’en guerre », très proches, nous formions un trio inséparable, soudées comme des sœurs. Pleine de vie, nous n’étions pas à la ramasse pour les bêtises et espiègleries qui faisaient râler les plus grands chargés de notre surveillance et rire nos parents.
Ce n’était pas souvent moi qui en étais l’instigatrice mais je suivais comme un bon petit soldat. Souvent dans notre insouciance nous dépassions les bornes, notre terrain de jeux étant le lieu de labeur des adultes automatiquement une seule était désignée par la voix courroucée  de ma grand-mère. Vous avez devinez qui ?
— Oh ! C’est encore toi ? Tu as le diable dans le cul ! Ce n’est pas possible !

La mémé, comme tout le monde l’appelait, était une femme taciturne, pas méchante plutôt triste, sa vie avait été rude. Elle était la seule héritière de cette grande ferme, deux sœurs, plus jeunes qu’elles, étaient décéder pendant la première guerre. Tous les hommes partis aux combats, elles durent prendre la relève de l’exploitation, menant aux aurores les bêtes aux champs, retournant la terre, récoltant les fruits de leurs semences. A tel point que les villageois les avaient surnommé « les filles à la brouette », elles s’étaient épuisées à la tâche et étaient mortes de leucémie la même année. La mémé d’une santé plus fragile avait été épargnée de ce dur labeur, elle était tombée en dépression à la perte de ses sœurs. Lorsque la guerre fut finie, les hommes avaient repris leurs places et sa famille avait arrangé son mariage avec un des commis travaillant à la ferme. Elle était bien tombé, Jean son mari était un beau gars, gentil et travailleur, il avait modernisé l’exploitation et fait fructifier le patrimoine. Depuis son enfance il avait vécu au village, son père avait trouvé une place de métayer dans un château, après l’incendie de sa ferme en Savoie. Jean y avait perdu 3 frères et soeur, qui de mieux pour comprendre cette femme aigrie par la vie.
J’avais beau essayé de me justifier, rien n’y faisait, un grand sentiment d’injustice m’envahissait et résigner je me taisais devant ses colères que je ne comprenais pas. Mes parents forts occupés par le travail ne s’en rendaient pas compte. J’avais quelque kilos superflus, mes chers frères m’appelaient le mammouth, je pensais que ma différence physique était la raison de ce courroux et que mémé préférait les jumelles parce qu’elles étaient plus jolies.
Alors, afin d’obtenir quelques compliments qui réchauffaient mon cœur d’enfant blessée, je proposais mes services, consolais lorsque l’un ou l’autre avait du chagrin, cherchant éperdument de la reconnaissance.
Ce qui faire dire, aujourd’hui encore dans ma famille
 Bérénice est originale, mais comme elle est gentille ! Gentille ! Mon œil ! Pas plus que les autres, par essence pour grandir un enfant à besoin de se confronter aux autres je ne vois dans cette fabuleuse qualité que le renoncement face à la souffrance. L’abdication de sa personnalité face à l’incompréhension et le mal être non exprimé. Non, je ne suis pas plus gentille que les autres!

A l’aube de mes 11 ans, par une fin de matinée d’été, après une engueulade encore plus forte de la mémé, je m’étais isolée pour pleurer. Je m’étais réfugiée sur le petit banc de pierre, juste en dessous de la fenêtre de la cuisine de mes grands-parents, elle était ouverte, la voix de mon grand-père heurta mes oreilles, le ton était dur :
— Mais qu’est-ce que tu as avec cette gamine ? T’es toujours après lui hurler dessus.
— Je te dis qu’elle est mauvaise. Elle est aussi mauvaise et menteuse qu’ELLE !
 A n’en pas douté, c’était de moi dont il s’agissait, mais, et la mauvaise, c’était qui ?

J’avais eu un sentiment d’irréalité, le soleil pointait au zénith au-dessus de ma tête j’avais très chaud, les montant s’était refermé dans un claquement.
Premier coup de semonce, j’avais sursauté, pris la poudre d’escampette et étais rentré vite à la maison pour le repas. Ce jour-là, moi qui avais un bon coup de fourchette je n’avais pas touché à mon assiette. Maman me voyant pas bien, avait cru à une petite insolation et me laissa seule pour la première fois en me disant de dormir un peu. Toute l’après-midi j’avais fait défiler les images féminines de mon entourage.
 Mais à qui pouvais-je bien ressembler ?
Je me sentais coupable d’avoir écouté une conversation sans en avoir l’autorisation, oui ce n’était pas bien, peut être que ma grand-mère avait raison. J’avais décidé de me taire, souvent mes parents me disaient que je parlais trop. Parfois en répétant des choses de travers je les avais mis dans l’embarras, sur mon carnet à l’école la maîtresse signalait.
 Bérénice a des facilitées mais bavardes trop avec ses camarades, ce qui perturbe la classe et empêche de travailler ceux qui en ont plus besoin.
Le temps s’était écoulé, j’étais entré dans l’adolescence précocement mon corps changeait, j’y faisais très attention. Les régimes commençaient leurs tyrannies, le statut des filles dans les années 70 avait complètement évolué, des magazines nouveaux traitaient de leurs préoccupations.
 Fini, les histoires à l’eau de rose ou les travaux d’aiguille, bonjour les stars et la liberté sexuelle !
J’étais devenue vite une jeune fille un peu ronde mais gracieuse, blondinette aux yeux bleus, le regard des hommes changeait à mon égard. Je m’étais inscrite au judo, il y avait plein de garçons, avec mes cousines on s’éclatait bien. Mon père, avait remonté le club de ping-pong, il avait été classé dans sa jeunesse, moi, ne voulant pas resté sur le carreau par rapport à mes frères qui étaient excellents, je m’y jetais corps perdu, l’équipe féminine était réduite. Au bout d’un an un nouvel entraîneur nous avait pris en main, grand, gros la quarantaine, il me dérangeait voir même me dégouttait, quelque chose de malsain se dégageait de lui. Son regard lubrique sur mes formes avantageuses au lieu de me satisfaire me donnait la gerbe et j’arrêtais vite cette activité. Papa ne comprenait pas il s’était fait ami avec ce type inspecteur de police, donc forcément bien, et trouvait que j’étais un peu compliqué.
Par contre une belle complicité s’était installée avec maman, plus moderne et plus ouverte que le restant du clan, on discutait comme des amies, elle me prêtait de l’attention. L’école privée pour ses enfants, même si les moyens étaient difficiles avait été son choix, elle avait reçu une bonne éducation et malgré les sacrifices du au coût, elle tenait à nous donner toutes les chances de réussir.

Je m’étais retrouvée dans une école catholique de bonnes sœurs, fréquentée par les filles à papa de la bourgeoisie Lyonnaise. Dans ce nouveau cadre je m’étais lâchée et menait de main de maître, tout un petit groupe de filles de ma condition en guéguerre permanente contre l’argent facile. Elles passaient leurs vacances d’hiver à « MEUUUGEVE », l’été à la mer, tandis que moi je faisais du mieux possible pour soulager maman. Elle était submergée entre le travail des champs, la tenue de la maison et les enfants. Je ne connaissais pas les vacances en famille et savais le courage qu’il fallait pour vivre tout simplement, mes parents donnaient l’exemple. A la sueur de leurs fronts ils s’épuisaient afin que toute leur maisonnée ait ce qu’il faut, on ne manquait de rien. Cette différence de caste m’avait forgé un caractère de rebelle. Je défendais par le verbe que je maniais avec aisance et quelque coup d’éclats les opprimées de l’école que l’on remarquait bien à leurs vêtements non signés.
Lors des réunions de parent d’élève les professeurs disaient :
  Bérénice est très intéressante, mais, en dehors des cours !
Ils avaient du mal à supporter mes interjections exprimant mes colères aussi bien que mes élans lyriques, dès qu’un sujet effleurait ma sensibilité exacerbée. Mes résultats étaient plutôt positifs, mes parents en avaient pris leur partie et acceptaient mon tempérament en dehors des clous, à la maison j’aidais et mon caractère les amusaient.

Mon deuxième coup de semonce arriva par l’intermédiaire de la mère de Joëlle une amie et camarade, je me trouvais chez elle un après-midi pour préparer un exposé au moment du goûter sa mère m’interpella :
— C’est dingue Bérénice, je te regardais l’autre jour descendre la rue, tu ressembles de plus en plus à ta tante.
— AH bon ! Je ne vois pas bien en quoi je ressemble à tatie !
Je parlais de ma marraine, la femme du frère de mon père, elle était bien plus grande que moi, aussi brune que j’étais blonde comme elle était un peu ronde je me sentis un peu vexée moi qui me battais en permanence contre les kilos.
— Mais non je ne parle pas de la mère des jumelles. Je parle de la sœur de ton père.
— Mon père n’a pas de sœur, vous vous trompez, je le saurai quand même !
— Cela fait longtemps que l’on ne l’a pas vu, il est vrai qu’elle en a fait baver à tes grands parents !
Je restais interloquée. Deux ans s’était écoulés depuis la mystérieuse conversation, je l’avais presque oubliée j’allais de moins en moins à la ferme et voyais peu ma grand-mère.
 Et là, d’un coup tout se remit en place. Mémé avait une fille et je lui ressemblais !
Personne n’en avait jamais parlé, aucun des petits enfants n’étaient au courant, j’en étais certaine, les jumelles me l’auraient dit, si elles en avaient eu vent. Mais que cachait-on derrière ce silence ? Peut-être qu’elle était morte ! Pensait-je en premier, ça expliquerai la tristesse du visage de mémé, fripé, creusé comme un vieux parchemin.
 Peut-être que, comme je lui ressemblais, cela la faisait souffrir! !
En premier lieu, j’eus l’impression de faire la paix avec moi-même, je n’étais pas détesté par mémé à cause de moi, mais d’une autre, cela changeait la donne. Je n’étais plus scindée en deux, la gentille et la mauvaise, je ne pouvais même pas lui en vouloir je la comprenais mieux. Elle devait tellement souffrir la pauvre et si personne n’en parlait c’est qu’il devait y avoir une raison je décidais donc de respecter le silence.

Pourtant, tout avait bien commencé ! chap.2

Samedi 29 novembre 2014

Je m’imaginais maman, Rose, entrain de pousser de toutes ses forces sur la table d’accouchement de l’hôpital de la Croix Rousse, pour expulser son deuxième enfant. Le premier avait été long à venir. Seule, face à ses peurs, en ce temps-là, les maris ne restaient pas. Le voyeurisme n’était pas à tous les coins de rue, webcam H24 ou caméras au poing. Les hommes, tels des prophètes partaient annoncer la bonne nouvelle à la famille et aux amis, arrosant abondamment leur virilité  avérée.

 ’Car, les accouchements étaient des histoires de bonne-femme, chacun sa partie !
Aujourd’hui, on prône le sans douleur, la péridurale qui va bien avec en prime la vidéo figeant à jamais ces instant de bonheur.
Dans les années soixante ce n’était pas tout à fait le cas, les sages-femmes, souvent des religieuses occupaient le front de cette mission sacrée.
Elles portaient Jésus dans leurs cœurs. Pleines de miséricorde pour ces femmes impies ne connaissant pas la pureté du véritable amour, expiant ces pécheresses de leurs plaisirs, par des paroles aussi sèches que leurs bas ventres.
— Allez ! pousse ma petite, tu ne faisais pas autant de simagrées quand tu l’as fait.

Cela fut la seule phrase d’encouragement que Rose’entendit dire par la dévote acariâtre officiant face à l’autel du péché pour son aîné
Pour moi, ce fut différent, en peu de temps les mœurs avaient évolué, les nones ne tenaient plus les clefs du paradis, leur bastion était tombé aux mains des laïques. Elles ne servaient alors plus que de petites mains régissant le service maternité jusqu’à disparaître complètement de la circulation.
En voyant de la lumière, je m’étais jetée dans la vie et les bras de la sage-femme médusée, qui s’écria :
— Mais regardez-moi ça, elle rigole, je n’ai jamais vu un bébé rire comme ça à la naissance. On dirait, qu’elle se fout de nous !
Maman devait être bien soulagée de ma prestation, j’avais fait du mieux que je pouvais pour soulager ses douleurs.
 L’amour comme épée, l’humour comme bouclier : telle devait être ma devise !
Rose était une femme de tempérament issue de la petite bourgeoisie Lyonnaise. Elle avait quitté ce milieu ou sa mère avait voulu la hissé à un rang supérieur en voulant la mariée à un fils de banquier, pour épouser Charles, mon père.

Jeanne, sa mère, se voulait de la bonne société, elle avait tout essayé pour passer du stade de petit artisan tailleur à couturier modiste. Elle avait exigé de Louis son mari qu’il abandonna la Croix Rousse ouvrière autrefois rythmée par les métiers à tisser des canuts travaillant jours et nuits, au profit du centre-ville où pensait-elle la clientèle serait plus chic. Ce fut avec déchirement que cet homme jovial, adorant sa femme, laissa tout derrière lui. Son enfance, son quartier, ses clients, son clos ou il jouait aux boules avec ses amis. Il ne s’en remit jamais, le début du prêt à porter commençait ses ravages. Il finit sa carrière retoucheur dans un magasin de costumes pour homme, en face de son ancien atelier, de l’autre côté de la place.
J’ai découvert le savoir-vivre à la Lyonnaise avec ma grand-mère, qui me prenait régulièrement pour les vacances scolaires. Elle m’emmenait faire du lèche vitrine dans les beaux quartiers, toujours habillée sur son trente et un, pommadée et coiffée à la dernière mode.

La rue centrale de la République avec ses magasins luxueux, la place Bellecour ou l’on se montrait, ont alimenté mes rêveries d’enfant de la campagne.
 Quand je serai grande, je deviendrai « Quelqu’un » m’étais je promis !
Ce Quelqu’un : je la voyais tous les jours dans le poste de télévision que mes parents avaient installé au beau milieu de la cuisine, comme un ami à qui on réservait une place de choix. Ils étaient fier de leur acquisition qui avait dû leur coûté un bras. Moi, loin de ces préoccupations je regardais les images défiler et m’imaginais dans de belles tenues. Je me voyais comme la speakerine officiant en grande prêtresse, distribuant les rôles, décidant des programmes. N’ayant aucune perception de l’exploitation de l’image féminine servant de faire valoir à ces messieurs, qui, eux diffusaient le savoir.
Le soir après 20 heures, mon frère Fabien et moi devions aller nous coucher, nous enfilions nos pyjamas, attendions un moment et revenions à quatre pattes sous la table voir ce que nos parents nous interdisaient. Ces derniers n’étaient pas dupes et s’amusaient de notre manège, Charles étendait ses jambes d’un coup et Rose disait à haute voix avant de faire semblant de nous découvrir.
— Ouf ! cela fait du bien quand ils sont couchés, on va enfin avoir la paix !
Ce petit rituel ne dura pas très longtemps nous eûmes vite la permission de veiller jusque’après le programme du soir. Les films et spectacles de variétés me montraient une représentation de la femme bien plus attrayante.
 Adieu la présentatrice figée dans sa boite ! Bonjour les héroïnes plus attachantes les unes que les autres. Un jour j’en serai, j’avais un singulier besoin de me démarquer !
Mon père en bon agriculteur avait tiré parti du ventre fertile de sa femme bien aimée. Deux autres loupiots avaient vu le jour, Daniel me succédait de 4 ans, et puis Anaïs. Comble du tout, Rose en avait encore un dans le tiroir, expression très élégante utilisée à l’époque, à croire que les femmes étaient considérées comme des fourre-tout. Sa mère, d’un air méprisant, lui avait servi une rhétorique pas piquée des hannetons :

— Mais tu es une vraie lapine, ma fille ! tu vas t’arrêter quand ? Comment vous allez faire pour les élever ? Vous allez les mettre aux champs ?
Maman gardait depuis ce temps-là, une vraie amertume vis-à-vis de sa mère. Son père gêné d’un clin d’œil lui avait fait comprendre qu’il fallait laisser dire, habitué aux exigences et remarques acerbes de sa femme.
Il faut dire que cette dernière ne l’avait pas ménagé, Jeanne était en souffrance des racines ouvrières de sa famille, lorsqu’elle avait épousé Louis elle avait eu le sentiment d’une réussite. Il faisait partie d’une grande famille de tailleur Lyonnais. Un bon parti en somme pour une petite secrétaire, de plus il était beau et fort et d’une bonté reconnue de tous ceux qui le côtoyait. Puis, la guerre était arrivée avec son lot de misères, une commande de 5000 costumes pour les soldats avait été faite, jamais payée, la famille fut ruinée. Louis retroussa les manches, Jeanne faisait la petite main, cousant les ourlets, surjetant les coupes du façonnage des costumes.

Après la guerre la clientèle revint, les affaires avaient repris. Jeanne recevait les clients, leurs offrait le café ou le thé, une vie plus conforme à ses aspirations, femme intelligente elle tenait conversation. Deux enfants étaient nés de leur union, Jean l’ainé, fils adoré, plein d’humour avait fait des études aux beaux-arts, était devenu quelqu’un dans sa discipline. Rose avait fait le conservatoire de musique, très douée elle avait brigué le premier prix de piano. Vouée à une carrière de soliste de grande envergure, elle avait tout lâché pour Charles, paysan dans un village de la banlieue. Lorsqu’elle avait annoncé la volonté de son mariage, Jeanne faillit prendre une attaque, et s’écria :
— Mais tu es folle, ma fille ! Tu vas faire la paysanne ! Avoir les mains dans la boue ! Mais ou as-tu la tête ?
Elle était furieuse, chaque fois qu’elle se retrouvait avec Rose en courses chez les commerçants de la Croix Rousse qui constituaient la plus grosse partie de sa clientèle. Elle jetait d’un ton dédaigneux à qui voulait l’entendre :
— Ma fille va épouser un paysan après tous les sacrifices que l’on a fait pour elle, mademoiselle préfère vivre chez les bouseux !
Pour en tirer quand même quelques gloires elle rajoutait.
— Des paysans riches ! mais des paysans quand même ! Elle qui ne voulait pas abîmer ses mains, elle les aura sales et même bien noires !
Avec le recul, je me demande, si, la volonté de Mamie à s’installer en centre-ville ne s’était pas activée à ce moment-là. Contrairement à ce qu’on pourrait croire Jeanne n’était pas une mégère, plutôt une bonne grand-mère, je lui devais en partie ce que j’étais devenue, coquette, aimant les belles choses. Avec l’âge, elle s’était adoucie, ses grands rêves s’étaient éteint, mon grand-père disparu avant elle, lui manqua jusqu’à la fin de sa vie.

 
Entre Saône et Rhône, le centre de la ville de Lyon dominé par deux monts, colline des canuts « ceux qui travaillent », colline de Fourvière « ceux qui prient », représentait une dualité qui se ressentait pour toute personne y travaillant ou y vivant.
Bourgeois d’un côté, dont la rue Mercière était le fief, aux beaux jours une foule y déambulait, pour se faire voir ou être vu. Le neck le plus ultra, étant d’être attablé en terrasse des restaurants représentant la capitale gastronomique.On y mangeait de tout, du bon comme du mauvais, le prix du mètre carré valait son pesant d’or et justifiait la fierté où toute réussite devait s’afficher. Encore aujourd’hui c’est d’actualité :

 Mais ! Le vrai Lyonnais ne se laisse plus berner, préférant les vrais bouchons encapsulés dans les petites rues. Pas de tape a l’œil, la qualité caché derrière des rideaux à petits carreaux, en toute simplicité, on y partage le tablier de sapeur, l’andouillette bien crémée, arrosés d’un bon st Joseph qui rend les cœurs gais.
Populace de l’autre côté, la rue piétonne de la République perdait peu à peu ses magasins de luxe, au profit des grandes enseignes à petits prix, le métro y était pour beaucoup, éjectant de ses bouches des hordes de banlieusards les weekend et jours fériés. Ils avançaient tel des moutons, traversant la ville dans un brouhaha incessant. En quête de nouveautés, pour trois francs six sous ils s’offraient une beauté avec leurs payes d’ouvriers. Encore aujourd’hui c’est d’actualité :

Mais ! Le vrai Lyonnais ne se laisse plus berner, préfèrant les ruelles ou les magasins de luxe se sont planqués, craignant le petit peuple pouvant les voler.
Entre ces deux artères, le hasard m’avait mené, dans une rue perpendiculaire où mon restaurant fut créé. J’avais 28 ans, des envies plein la tête, enfin j’allais pouvoir me réaliser.

 Attention Lyon, j’arrive !

Oui, quoi ! Crée, ce n’était pas tout à fait vrai, un bar existait déjà avant mon arrivée. J’avais eu vent de cette affaire par un ami habitant au-dessus du local, un soir ou mon mari et moi avions été invités à souper. J’étais mariée à un homme gentil mais avec qui je m’ennuyais, travailleur acharné, artisan dans les alarmes. Il cavalait tout le temps, un coup de vent, une pluie trop forte, un chat qui passait et hop : Coup de fil des clients se plaignant de la mise en route intempestive de leurs nouveaux joujoux.

Adrien avait cinq ans, depuis qu’il était scolarisé j’avais besoin de m’occuper, en attendant mieux, j’avais trouvé un travail d’enquêtrice à Lyon. Mon tempérament entreprenant ne se satisfaisait pas de cette situation. Je ne pouvais pas m’empêchée d’élaborer des projets pour mon avenir. Mon père me disait souvent en rigolant lorsque je partais dans mes délires de réussite.
— Tu devrais ouvrir une boite à idées, là je suis sûr que tu serais la meilleure !

Mon côté « à part » avait déjà fait des siennes, je n’avais pas tout à fait 18 ans qu’à force de tarauder mes parents, j’avais obtenu leur accord pour reprendre l’épicerie du village sur la place de la mairie. Lorsque’ j’étais plus jeune, pour aller au collège j’attendais le bus en face de la boutique. Mon rêve de grandeur c’était fixé dessus, le commerce le plus central du village était mon fantasme, au point qu’un jour vers mes 15 ans, j’avais dit à maman en passant devant.
— Un jour, ça sera chez moi !
Rose avait rigolé, mais le jour où elle sut que le magasin était en vente, elle ne fut pas étonnée que je fasse des pieds et des mains pour l’obtenir.
 N’étant pas majeure, dérogation fut faite, ainsi je me retrouvais la plus jeune commerçante de France. Premier fait d’armes !
Associée avec mon frère aîné, j’avais tenu quelques années, mais le train-train m’avait lassé, plus rien qui m’enthousiasmait le village était trop petit pour mon ambition. Je rêvais toujours d’autre chose, la lumière de la ville m’attirait comme un papillon de nuit. Avant de me marier à 24 ans, je sortais beaucoup, avide de vivre, mes divertissements m’avaient conduit à fréquenter les boites de nuits. J’avais pris siège dans la plus à la mode des quais de Saône, une clientèle hétéroclite et branchée y venait le week-end, mais en semaine c’était différent. Les commerçants y gravitaient par bande, l’époque s’y prêtait, d’un côté les fils à papa propriétaire de boutiques de marques de jeans qui faisaient un tabac, offrant une nouvelle manière de s’habiller. De l’autre les forains, juifs pied noir pour la plupart, claquants l’argent gagné le matin, flambants avec leurs chaines en or et leurs bonne humeur. J’avais trouvé auprès de ces derniers l’intérêt que je ne vivais plus dans mon quotidien Ils m’avaient pris à la bonne, j’étais originale mais pas vulgaire, ne draguais pas, ne buvais pas, et en plus j’étais commerçante comme eux.
 Lyon by Night je connaissais et rien ne me faisait peur !
Claude mon pote, m’expliqua vaguement l’histoire du bistrot d’en dessous. Il venait d’être fermé par procédure judiciaire car le tenancier était accusé de trafic et de proxénétisme. Il avait été expulsé par les forces de l’ordre à coups de tir de balles dans la vitrine et purgeait une peine de prison.
Claude connaissait le marchand de biens propriétaire des murs et pensait que pour pas trop cher, je pourrais l’obtenir facilement.

Il m’avait proposé :
— Viens demain vers midi, la porte de la salle arrière qui donne dans la cour de mon immeuble est défoncée, on pourra facilement visiter.
Le lendemain, le soleil à pique au-dessus de la tête, je me retrouvais dans la petite cour se situant au bout d’un long couloir, au cœur du pâté d’immeubles, encadré de quatre rues. Un grand escalier en colimaçon d’architecture du XVIème trônait au milieu, Claude habitait tout en haut, je ne m’étais pas aperçu du charme du lieu auparavant, n’étant venue que de nuit. Je sentis de suite que c’était pour moi, comme pour mon épicerie une fulgurance me traversa. Souvent pendant ma pause de midi, j’achetais un sandwich et le mangeait sur un banc dans la cour de l’Hôtel Dieu. J’adorais ces endroits privilégiés ou, en plein cœur de la ville, le brouhaha s’arrêtait et offraient de véritables instants d’éternité. La fraîcheur et le calme qui régnait dans la courette me plurent instantanément.
 Il y a des endroits comme ça où l’on se sent chez soi !
J’avais fait la connaissance de Claude lorsque je tenais l’épicerie, un grand type en costume était rentré, bonne bouille, il prospectait le secteur a la recherche de terrains à vendre pour la construction.

Hasard ? En poussant la porte, il était tombé sur la digne représentante d’une famille de propriétaire terrien du coin. Jusqu’à cette rencontre, je ne m’étais pas rendu compte de la valeur marchande des terres dans un village des monts d’Or.
J’avais grandi au sein d’une famille d’agriculteurs, vus mes parents travailler d’arrache pieds pour nous nourrir et nous éduquer. La vie paysanne était loin d’être facile. Nous étions une fratrie de 5 enfants, mon père Charles travaillait avec son frère qui en avait autant, plus ses parents toujours actifs. Nous étions un véritable clan, entre cousins, nous avions grandi, poussé aux rythmes des saisons et des années plus ou moins fructueuses. La ferme familiale était une grande bâtisse en pierres dorées au cœur du village, la famille de mon oncle y vivait avec le pépé et la mémé. Charles et Rose avait fait construire une villa à 300 mètres plus loin dans la même rue. Jean, mon grand père était un homme plein de générosité, toujours à taquiner ses petits-enfants, à 70 ans passé il travaillait encore. Beaucoup de dictons paysans sortaient de sa bouche, car le temps chez ces gens-là, était une des principales préoccupations, c’est lui qui rythmait le labeur.
En regardant le ciel, aujourd’hui encore, j’entends surgir du fond de ma mémoire la voix de pépé en scrutant au loin un endroit mystérieux entre deux collines :
— Le trou de la Margueritte est tout sombre, il va nous en tomber une bonne !

Les 3 hommes de l’exploitation se distribuaient les tâches à faire. les principales ressources de la ferme étaientt les arbres fruitiers et quelques légumes. Les femmes étaient chargées de l’intendance, les enfants, les casse-croûtes… Elles devaient tout prévoir, les chapeaux pour le soleil ou les bottes pour la pluie. Toute la marmaille sautait dans le Tube « le même que celui de Louis la Brocante » pour aller, soit cueillir des cerise, soit ramasser des patates.
 Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaitre, la campagne en ce temps là ……………lalalalala
Ma première décennie fut heureuse, bien ancrée dans la terre, les racines si profondes que toutes les vicissitudes de la vie comme des ouragans n’ont fait que passer, sous les bourrasques je n’ai fait que plier.
Claude était promoteur immobilier, il avait une forte demande sur le secteur. Il était vrai que depuis peu le village avait pris de l’ampleur, les villas poussaient comme des champignons, de grosses berlines crapahutaient sur les chemins de terre. Les Riches de la ville prenaient
d’assaut la campagne environnante au détriment d’exploitations agricoles qui disparaissaient peu à peu.
Avant au village, tout le monde se connaissait, se parlait, les différences de rangs sociaux n’étaient pas une barrière. Des histoires il y en avait bien sûr, mais on en entendait parler que dans les foyers à voix basse, cela ne regardait pas les enfants. Les gens étaient d’allures modestes chacun savait ce que l’autre possédait, mais ce n’était pas un problème. Seulement les dimanches et jour de fêtes, on pouvait se rendre compte des différences sociales. Dans mon épicerie, sur la place de la mairie j’étais en première ligne et observais le phénomène, il se déroulait sous mes yeux.
Lors des rentrées et sorties scolaires, là, où, enfant on jouait avec les autres, surveillés du coin de l’œil par les mamans papotants de tout et de rien, juste par plaisir de partage. Un incessant ballet de voitures ramassait les gosses sans leur laisser le temps de respirer. Ces dames pour la plupart, femme au foyer, jouaient à faire semblant d’être très occupées. La notion de temps changeait aussi rapidement que les voitures évoluaient, plus les ménagères profitaient de la modernité plus elles devenaient stressées. Des groupes de mamans s’étaient formés, les biens coiffés d’un côté regardant d’un air dédaigneux celles qui étaient à pied.
Tout ce petit monde se retrouvait dans mon magasin, il faut dire que j’y avais mis le paquet.
 En un coup de balais : Adieu les vieilles étagères poussiéreuses, jonchées de boites de conserves périmées, aussi vieilles que l’ancienne propriétaire. Adieu le gris du plancher qui n’avait plus d’age, la vitrine opaque de poussière… J’avais soif de couleur et de gaieté, tapisserie à petite fleur style « Laura Ashley » c’était la grande mode, dans des tons de rose. Tous les casiers repeints en blanc bordés d’une dentelle, petit rideaux dans la vitrine, l’atmosphère était à la hauteur de ma fantaisie. Une vraie bonbonnière ! les oeufs dans un panier en osier, les fruits dans des cageots comme ramasser du jour, les fromages sur un lit de paille… J’avais l’esprit créatif, tout était bon pour m’exprimer, mon magasin était le reflet de ma personnalité. Lumineux et chaleureux, dotée d’une amabilité naturelle, j’avais pour chacun le petit mot gentil qui convenait bien.

Comment en suis-je arrivée là ? chapitre 1

Jeudi 27 novembre 2014

Pour la première fois de ma vie, je rempli toutes les cases du formulaire de la femme ordinaire, à force de persévérance j’y suis arrivée !

Plus personne pourra dire :
 AH ! mais Bérénice elle est à part !
Depuis mon enfance, j’étais un ovni parmi les miens, je n’arrivais pas à me plier au carré dans la pile bien alignée qui m’était destinée. Le coté rationnel de la vie m’embêtait, je ne trouvais d’intérêt que dans une vie aux allures rocambolesques et m’inventais un futur ou l’ennui n’aurait pas sa place. La moindre situation ordinaire se transformait malgré moi en une cascade de péripéties plus ou moins marrantes rebondissant au gré du hasard ou du destin ?
 La grande question de mon existence !
Mon imagination aux taquets transformait les coïncidences en trace d’une puissance supérieure régissant nos vies, contre laquelle, nous, petits humains, ne pesions guère. Je ne pouvais me satisfaire d’une existence plan-plan, guidée depuis ma naissance par un tempérament romanesque, mes élucubrations trouvaient souvent appui sur une argumentation déterminée face à l’incompréhension de mon entourage.
 Je suis une artiste comme ils disent…

Actuellement si je dois faire un bilan de ma vie, je peux louer le services d’une pleureuses afin de bien m’apitoyer sur mon sort, mais non, je prend le parti d’en rire, jaune parfois, coûte que coûte je vais m’en sortir.

Je décide à me raconter suite à une conversation que je tenais hier soir au téléphone avec ma petite sœur, cela faisait longtemps que l’on n’avait pas discuté comme cela toute les deux. Anaïs me connaissait à la perfection, amusée par mon esprit de dérision, elle savait que mes grandes tirades ironiques étaient ma sauvegarde face à une dépression latente. J’utilisais l’humour comme arme pour ne pas sombrer, c’était ma force de survie. Une grande complicité nous avait lié pendant des années, puis, avec le temps, nos existences respectives, nos rapports s’étaient délités un peu. Les conventions familiales avaient pris le pas sur notre connivence, 8 ans d’écart et la ménopause faisant le reste ! Anaïs est plus réservée que moi, pendant toute sa jeunesse elle s’est laissée emporter par mon tourbillon incessant, je l’avais presque élevé. Tout en étant très proche par le cœur, l’adulte qu’elle est devenue, supporte difficilement les variations ou j’oscille en permanence, jamais de ligne droite, toujours aux extrêmes de l’exaltation ou du désespoir. Une vie plus conforme lui convient mieux, chaque projet mené à bien, sans risque pour sa famille, elle a pris le gouvernail et mène sa barque, droit devant.
Moi malgré ma bonne volonté, je n’y arrive pas, ce n’est pas forcement de mon fait, pourtant j’aspire à une sérénité de vie, et essaye  mais en vain de la mettre en oeuvre.
 Et vlan ! à chaque fois un coup de Trafalgar vient tout remettre                          en cause.

J’étais pliée de rire en lui énumérant
— Famille monoparentale : j’y suis !
— Chômeur longue durée : j’y suis !
— Surendettée vue mes 500€ d’ASS : Il n’y a pas de mal !
— Femme battue : j’ai du mal à l’admettre….et pourtant !
— Enfants en galère de boulot………bonne pioche !
— Seule …… Vivant dans la pampa loin de tout.
— Le grand chelem quoi!
— Echec et Mat ! moi qui n’aime pas les jeux de société je suis le Kasparov de la loose. Tu sais : Le prototype de la femme de 50 ans ayant ratée sa vie ! Celle, dont on parle dans les émissions réalités pour dire à la fameuse ménagère. Dort, il y a des situations pire que la tienne !

— Oui je te comprends et je me demande comment tu fais ? Moi à ta place, je ne l’imagine même pas ! Pour nous aussi cela devient compliqué, Daniel vient juste de retrouver du travail sous payer, après plus d’un an de chômage, pourtant il a un boulot bien spécifique et moi je rame de CDD en CDD. On me propose que des boulots au SMIC alors que je me suis cassée le trognon à passer une licence. Mais bon, à deux, c’est quand même plus facile ! Tu devrais retrouver quelqu’un, avec un petit effort tu es bien encore . Pourquoi tu restes bloqué dans ton trou ? Tu ne vois plus personne ! Allez bouge-toi !
Dans un grand éclat de rire, je lui rétorquais.
— Tu as raison, je vais passer une petite annonce :
 Femme de 52 ans, vivant seule, 3 enfants dont 2 à charge, vivant dans un patelin paumé des Monts du Lyonnais, au chômage depuis plus de deux ans, bricolant de droite et de gauche pour arriver à survivre, payer ses dettes et remplir les assiettes. Cherche homme, gentil, doux et généreux pour finir sa vie en parfaite harmonie.
– Tu parles d’un tableau, ça donne envie !
– Ah, mais arrête, il faut toujours que tu exagères, c’est dingue ! Tu es plutôt intelligente, tu es doué pour tout, tu ne passes jamais inaperçue et en plus tu parles bien. Franchement tu prends un peu plus soin de toi et je suis sûre que tu trouves chaussure à ton pied si tu n’es pas trop exigeante.
Anaïs m’avait touchée juste là, ou le bât blesse, à force de désillusions, je m’étais recroquevillée avec le sentiment que ma vie était derrière moi. J’avais vécue à fond plusieurs existences et en arrivais à la conclusion que plus rien ne pourrait m’arriver. J’avais peur de bouger une oreille, je me confortais dans la complaisance du laisser aller y trouvant le confort malsain de celui qui n’attend plus rien, moi qui avais tant voulu être.
 Inch ALLAH, si Dieu le veut !

Pour donner le change à mes proches, je tourne tout à la rigolade, je suis une mère courage à leurs yeux, alors que les miens retiennent  un fleuve de chagrin.
Je m’étais ressaisie et était partie dans une grande tirade explicative sur le marché des célibataires  et la aussi il y a beaucoup à dire
— Je sais surtout ce que je ne veux pas ! Excuse-moi, cela réduit sérieusement le panel.Vas t’y frotter au marché nuptial des seniors, j’ai passé la date de péremption pour le beau cinquantenaire à la tempe grisonnante : Celui-là, il cherche la minette de trente à quarante. Ensuite tu as les divorcés de plus de 55 ans qui ne s’en remettent pas de s’être fait larguer et qui cherchent désespérément une bobonne car ils ne savent pas vivre seuls. Puis alors les déjà pris, les meilleurs, ceux qui ont tout compris. Ils te font rêver le temps d’un One Shut connaissant bien le marché de la femme seule, payant par quelques paroles réconfortantes un petit coup de canif à leurs contrats de mariage.

— Avec cette façon de voir les choses, c’est sûre que tu ne trouveras pas, tu ne donnes aucune chance à quiconque avec ton  a priori, il n’y a pas qu’Internet. Sors un peu de chez toi il faut voir du monde, il est vrai que dans ton bled ce n’est pas évident de faire des rencontres, mais qu’elle idée tu as eus d’aller t’enterrer dans ce trou ?
— Bon, on ne va pas revenir dessus, c’est les circonstances de la vie et franchement j’y ai passé de très bon moment quand les garçons étaient petits.
— Ouais ! avec ta bande de soixante-huitard fumeurs de pétards, mais regarde, maintenant, ils sont tous partis, entre ceux qui se sont séparés comme toi et les autres qui se sont rangés, tu te retrouves toute seule !
— Vu ma situation, je n’ai pas les moyens de partir, ou alors en Zup et dieu merci, j’ai évité ça, je ne sais pas comment auraient viré les garçons. Là, au moins ils n’ont pas fait de conneries, je suis fière d’eux, c’est ma récompense. C’est la seule case que je n’ai pas prise, trafic de stupéfiant, enfants délinquants, elle était en option celle là . Ah ah !

— Allez, garde le moral, sœurette, Adrien rentre de Belgique et va vivre chez toi pendant quelques temps. Cela va te rebooster, il va apporter une nouvelle énergie et t’aider pour canaliser ses frères, je suis sûre que tout va aller mieux avec son retour au bercail.
Depuis trois ans que mon fils aîné était parti vivre sa vie à l’étranger tout s’était accumulé, problème de chômage, de santé et cerise sur le gâteau les tourments de la femme qui passe du statut de fécondable à celui de début d’âge mur. J’avais avec lui une belle complicité, je pouvais tout lui dire sauf « reviens tu nous manque trop », à la grâce de Dieu, son parcours le ramenais enfin vers nous.
— Tu as raison tout n’est pas si noir, on est tous les trois dans l’attente, en plus il a un super projet. J’espère qu’il va y arriver, je vais pouvoir l’aider, je me sentirai utile. et il pourra profiter de mon expérience lui ! Pas comme ces patrons qui ne répondent même pas à mes candidatures, à la cinquième ligne de mon CV ma date de naissance, ils en font une boule et direct au panier ! A mon dernier rendez-vous chez Pôle emploi, j’ai dit à ma conseillère qu’elle m’avait reçu que trois fois en deux ans. La pauvre, elle a pris une mine de circonstance pour me dire que malheureusement dans mon cas elle n’était pas une magicienne et que les cinquantenaires et plus étaient pratiquement in-reclassable. Cela me donne envie de hurler ! Mais bon j’ai encore un toit, c’est déjà pas mal !

Restant à la maison, je me conforte en regardant la télé, les infos surtout, me disant qu’il y avait plus malheureux que moi. En boucle depuis quelques années, à coup de statistiques sur la pauvreté, de reportages sur des situations difficiles générées par la Crise.
En France dès les frimas de l’hiver
 Hop ! On ressort les marronniers :

Les Restos du cœur reprennent du service !
Des SDF meurent de froid dans les rues de nos villes !
La bonne conscience entre dans les chaumières, je suis sous perfusion, bientôt les yeux en rectangle et ce ne sera pas grâce à Afflelou, je ne peux même pas me payer une paire de lunettes !
Je ne dis pas que ce n’est pas bien, certes il y a plein de générosité.
 Mais ce n’est pas normal, merde !
Avant, avec une paye, un ouvrier faisait vivre sa famille, ce n’était pas le Pérou. Mais bon ! Il y avait moyen de s’en sortir. Maintenant avec 1000 euros une fois payé le loyer, les charges, les assurances………… il reste à peine cent balles pour bouffer, pour une personne seule.
 Il y a quand même un problème !
Je m’énerve toute seule devant le poste, vautrée sur mon canapé, l’esprit de révolte m’empare mais, bien sûre, je ne bouge pas d’une oreille, j’ais trop peur de faire des vagues et de perdre le peu que j’ai. La pauvreté rend humble on pense que notre parole ne sert à rien et quoi dire ? Il y a des pays ou la vie est encore plus compliquée, pourquoi se plaindre ? On nous ballade à longueur de journée entre le misérabilisme et l’autre côté de la barrière le luxe et la désinvolture.
— Oui, et tu n’es pas toute seule, les parents sont encore là pour t’aider et nous aussi ! On a quand même le privilège de savoir qu’on ne sera jamais à la rue, alors accroche toi, la nouvelle année sera bonne !
— Des hauts et des bas, j’en ai déjà connu et il est vrai que cela n »est rien à côté de la dramaturgie du resto, tu te souviens ?
— Ah oui c’est marrant que tu m’en parles, il y deux jours Laura a été à la fête des lumières, elle m’a demandé ou était ton bar restaurant quand je lui ai dit que c’était devenu le ZICAZIN elle a été abasourdie et c’est écriée :
« Quoi ! Le bar de Tata est devenu l’un des plus branché de Lyon, j’y crois pas !. Maman tu n’as pas de photos de l’époque ? Et là ! Je me suis rendu compte que non … Aucune trace pourtant j’y ai travaillé deux ans avec toi ! Je n’en parle jamais, maintenant les filles sont grandes je pourrai leur raconter !

— Ouais, toutes mes aventures entre les putes, les flics, la cave la drogue et le passé du coin, elles vont virer de la boule. Je pourrai faire une saga en trois volumes, reprit en feuilleton TV ? Cela fera un carton !
Nous sommes parties dans un fou rire en se rappelant des épisodes vécus. une histoire tellement invraisemblable, lorsque  j’y repense aujourd’hui, j’ai l’impression que ce n’est pas mon histoire qu’elle est inventée, n’importe qui me la raconterait, je n’y accorderais aucun crédit tellement la réalité dépasse la fiction.
— Tu as toujours eut envie d’écrire un bouquin, tu as matière et du temps, il ne peut en sortir que du plus. Au moins une thérapie qui t’aidera à avancer et à clore une bonne fois pour toute le chapitre car depuis tu n’arrives pas à rebondir.
— Ouais, mais je  ne sais pas par quel bout commencer. Bon, il faut que je raccroche, les garçons vont arriver, il n’y a rien de prêt. Bisous à bientôt.
Notre conversation avait duré une bonne heure et m’avait laissée dans un état songeur, depuis tout temps j’avais besoin de m’exprimer, j’étais passée par la peinture, mais, n’y avait pas trouver l’harmonie que je recherchais. Tout le monde me disait douée mais pour moi les résultats ne correspondaient pas à mes aspirations. On me disait alors, qu’un vrai artiste était un éternel insatisfait et pour le coup confirmais la petite phrase me définissant :
 Artiste………. A part ……….à part
Je rempli une grande casserole d’eau pour y jeter des pâtes. Les repas ont pris une grande importance dans mon quotidien, je me fais un point d’honneur à préparer de bon petits plats malgré mon budget serré. La viande est rare alors j’utilise des astuces, à force d’épices et de bouillons pour donner une saveur à des aliments aussi insipides que le riz, les patates et autres féculents remplissant le ventre de mes fils . Les yeux perdu dans les volutes de buée de l’eau bouillonnante mon cerveau fait une rétrospective du passé.
Je me revois dans mon resto avec plein de galtouses sur le piano en train de préparer des plats pour le service du midi. Cuisinière ce n’était pas mon métier, mais, après avoir usité une dizaine de cuistots, j’avais pris le tablier, en ayant marre de cette profession qui générait, à mon avis, que des caractériels. Au fur et à mesure, force avait été de constater qu’un métier avec une telle pression ne pouvait pas engendrer de gentils agneaux obéissants. Généralement, à l’entretien d’embauche, ils me faisaient tous défiler devant les yeux des myriades de plats plus succulent les uns que les  autres, à chaque fois j’ai cru découvrir la perle rare. Ils avaient tous quelque chose d’attachant le premier fut celui qui dura le plus longtemps, il s’appelait Franck, garçon très sympa plein d’enthousiasme, blond bouclé grand yeux bleus une vingtaine d’années, ravi de se retrouver dans ce petit restaurant avec une patronne ouverte et à l’écoute de son ambition. La partie cuisine il en avait fait son affaire, plein d’idées il potassait ses bouquins et faisait ses expériences plus ou moins réussies d’ailleurs. Comme ses recettes, ses humeurs étaient variables. Aucune régularité, les clients se retrouvaient avec un bœuf bourguignon nappé d’une sauce brillante, fondant en bouche le lundi et le mardi une côte de porc blanchâtre sans saveur baignant dans un liquide insipide avec quelques légumes tristounets comme accompagnement. Tout juste acceptable pour les habitués qui représentaient la plus grande partie de la clientèle. Le quartier dans lequel je m’étais installée se trouvait au centre-ville de LYON. Dans une petite rue de traverse entre la grande rue piétonne de la République et la fameuse rue Mercière ou tout le monde se précipitait à la recherche d’une table gourmande. Je connaissais assez bien ces ruelles pour y avoir passé une partie de mon enfance avec ma grand-mère maternelle. Mon grand-père était tailleur, ils avaient leur atelier et appartement sur la place des Jacobins située au cœur de la presqu’île.
En ce temps-là, la rue qui aujourd’hui attire avec des pieds de veau et des tripes vendu à prix d’or les touristes gastronomes, était peuplée de femmes de petites vertus attendant le client en faisant le pied de grue sur les pavés disloqués « si typiques »de nos jours. La rue marchande la plus ancienne de la ville eut ses heures de gloire et de déchéance au cours des siècles, en ce qui me concerne elle fut dans mon enfance infréquentable, la prostitution y tenait le haut du pavé.

Une cavalcade dans les escaliers menant l’appartement me tira de mes pensées, la porte s’ouvrit et les garçons pointèrent leur nez au-dessus de la gazinière. Mes enfants sont mon équilibre, pour eux j’ais encore du courage ils sont très aimants avec moi et acceptent la situation parfois difficile. Si bien que je me suis recroquevillée sur mon cocon familial me réchauffant le cœur au souffle de cet amour indéfectible que seuls les enfants savent dispenser. Quelques paroles échangées, pour avoir un résumé de leur journée, suffirent à les mettre en attente du souper, partis dans leurs chambres je poursuis mon vagabondage.