Comment en suis-je arrivée là ? chapitre 1

Pour la première fois de ma vie, je rempli toutes les cases du formulaire de la femme ordinaire, à force de persévérance j’y suis arrivée !

Plus personne pourra dire :
 AH ! mais Bérénice elle est à part !
Depuis mon enfance, j’étais un ovni parmi les miens, je n’arrivais pas à me plier au carré dans la pile bien alignée qui m’était destinée. Le coté rationnel de la vie m’embêtait, je ne trouvais d’intérêt que dans une vie aux allures rocambolesques et m’inventais un futur ou l’ennui n’aurait pas sa place. La moindre situation ordinaire se transformait malgré moi en une cascade de péripéties plus ou moins marrantes rebondissant au gré du hasard ou du destin ?
 La grande question de mon existence !
Mon imagination aux taquets transformait les coïncidences en trace d’une puissance supérieure régissant nos vies, contre laquelle, nous, petits humains, ne pesions guère. Je ne pouvais me satisfaire d’une existence plan-plan, guidée depuis ma naissance par un tempérament romanesque, mes élucubrations trouvaient souvent appui sur une argumentation déterminée face à l’incompréhension de mon entourage.
 Je suis une artiste comme ils disent…

Actuellement si je dois faire un bilan de ma vie, je peux louer le services d’une pleureuses afin de bien m’apitoyer sur mon sort, mais non, je prend le parti d’en rire, jaune parfois, coûte que coûte je vais m’en sortir.

Je décide à me raconter suite à une conversation que je tenais hier soir au téléphone avec ma petite sœur, cela faisait longtemps que l’on n’avait pas discuté comme cela toute les deux. Anaïs me connaissait à la perfection, amusée par mon esprit de dérision, elle savait que mes grandes tirades ironiques étaient ma sauvegarde face à une dépression latente. J’utilisais l’humour comme arme pour ne pas sombrer, c’était ma force de survie. Une grande complicité nous avait lié pendant des années, puis, avec le temps, nos existences respectives, nos rapports s’étaient délités un peu. Les conventions familiales avaient pris le pas sur notre connivence, 8 ans d’écart et la ménopause faisant le reste ! Anaïs est plus réservée que moi, pendant toute sa jeunesse elle s’est laissée emporter par mon tourbillon incessant, je l’avais presque élevé. Tout en étant très proche par le cœur, l’adulte qu’elle est devenue, supporte difficilement les variations ou j’oscille en permanence, jamais de ligne droite, toujours aux extrêmes de l’exaltation ou du désespoir. Une vie plus conforme lui convient mieux, chaque projet mené à bien, sans risque pour sa famille, elle a pris le gouvernail et mène sa barque, droit devant.
Moi malgré ma bonne volonté, je n’y arrive pas, ce n’est pas forcement de mon fait, pourtant j’aspire à une sérénité de vie, et essaye  mais en vain de la mettre en oeuvre.
 Et vlan ! à chaque fois un coup de Trafalgar vient tout remettre                          en cause.

J’étais pliée de rire en lui énumérant
— Famille monoparentale : j’y suis !
— Chômeur longue durée : j’y suis !
— Surendettée vue mes 500€ d’ASS : Il n’y a pas de mal !
— Femme battue : j’ai du mal à l’admettre….et pourtant !
— Enfants en galère de boulot………bonne pioche !
— Seule …… Vivant dans la pampa loin de tout.
— Le grand chelem quoi!
— Echec et Mat ! moi qui n’aime pas les jeux de société je suis le Kasparov de la loose. Tu sais : Le prototype de la femme de 50 ans ayant ratée sa vie ! Celle, dont on parle dans les émissions réalités pour dire à la fameuse ménagère. Dort, il y a des situations pire que la tienne !

— Oui je te comprends et je me demande comment tu fais ? Moi à ta place, je ne l’imagine même pas ! Pour nous aussi cela devient compliqué, Daniel vient juste de retrouver du travail sous payer, après plus d’un an de chômage, pourtant il a un boulot bien spécifique et moi je rame de CDD en CDD. On me propose que des boulots au SMIC alors que je me suis cassée le trognon à passer une licence. Mais bon, à deux, c’est quand même plus facile ! Tu devrais retrouver quelqu’un, avec un petit effort tu es bien encore . Pourquoi tu restes bloqué dans ton trou ? Tu ne vois plus personne ! Allez bouge-toi !
Dans un grand éclat de rire, je lui rétorquais.
— Tu as raison, je vais passer une petite annonce :
 Femme de 52 ans, vivant seule, 3 enfants dont 2 à charge, vivant dans un patelin paumé des Monts du Lyonnais, au chômage depuis plus de deux ans, bricolant de droite et de gauche pour arriver à survivre, payer ses dettes et remplir les assiettes. Cherche homme, gentil, doux et généreux pour finir sa vie en parfaite harmonie.
– Tu parles d’un tableau, ça donne envie !
– Ah, mais arrête, il faut toujours que tu exagères, c’est dingue ! Tu es plutôt intelligente, tu es doué pour tout, tu ne passes jamais inaperçue et en plus tu parles bien. Franchement tu prends un peu plus soin de toi et je suis sûre que tu trouves chaussure à ton pied si tu n’es pas trop exigeante.
Anaïs m’avait touchée juste là, ou le bât blesse, à force de désillusions, je m’étais recroquevillée avec le sentiment que ma vie était derrière moi. J’avais vécue à fond plusieurs existences et en arrivais à la conclusion que plus rien ne pourrait m’arriver. J’avais peur de bouger une oreille, je me confortais dans la complaisance du laisser aller y trouvant le confort malsain de celui qui n’attend plus rien, moi qui avais tant voulu être.
 Inch ALLAH, si Dieu le veut !

Pour donner le change à mes proches, je tourne tout à la rigolade, je suis une mère courage à leurs yeux, alors que les miens retiennent  un fleuve de chagrin.
Je m’étais ressaisie et était partie dans une grande tirade explicative sur le marché des célibataires  et la aussi il y a beaucoup à dire
— Je sais surtout ce que je ne veux pas ! Excuse-moi, cela réduit sérieusement le panel.Vas t’y frotter au marché nuptial des seniors, j’ai passé la date de péremption pour le beau cinquantenaire à la tempe grisonnante : Celui-là, il cherche la minette de trente à quarante. Ensuite tu as les divorcés de plus de 55 ans qui ne s’en remettent pas de s’être fait larguer et qui cherchent désespérément une bobonne car ils ne savent pas vivre seuls. Puis alors les déjà pris, les meilleurs, ceux qui ont tout compris. Ils te font rêver le temps d’un One Shut connaissant bien le marché de la femme seule, payant par quelques paroles réconfortantes un petit coup de canif à leurs contrats de mariage.

— Avec cette façon de voir les choses, c’est sûre que tu ne trouveras pas, tu ne donnes aucune chance à quiconque avec ton  a priori, il n’y a pas qu’Internet. Sors un peu de chez toi il faut voir du monde, il est vrai que dans ton bled ce n’est pas évident de faire des rencontres, mais qu’elle idée tu as eus d’aller t’enterrer dans ce trou ?
— Bon, on ne va pas revenir dessus, c’est les circonstances de la vie et franchement j’y ai passé de très bon moment quand les garçons étaient petits.
— Ouais ! avec ta bande de soixante-huitard fumeurs de pétards, mais regarde, maintenant, ils sont tous partis, entre ceux qui se sont séparés comme toi et les autres qui se sont rangés, tu te retrouves toute seule !
— Vu ma situation, je n’ai pas les moyens de partir, ou alors en Zup et dieu merci, j’ai évité ça, je ne sais pas comment auraient viré les garçons. Là, au moins ils n’ont pas fait de conneries, je suis fière d’eux, c’est ma récompense. C’est la seule case que je n’ai pas prise, trafic de stupéfiant, enfants délinquants, elle était en option celle là . Ah ah !

— Allez, garde le moral, sœurette, Adrien rentre de Belgique et va vivre chez toi pendant quelques temps. Cela va te rebooster, il va apporter une nouvelle énergie et t’aider pour canaliser ses frères, je suis sûre que tout va aller mieux avec son retour au bercail.
Depuis trois ans que mon fils aîné était parti vivre sa vie à l’étranger tout s’était accumulé, problème de chômage, de santé et cerise sur le gâteau les tourments de la femme qui passe du statut de fécondable à celui de début d’âge mur. J’avais avec lui une belle complicité, je pouvais tout lui dire sauf « reviens tu nous manque trop », à la grâce de Dieu, son parcours le ramenais enfin vers nous.
— Tu as raison tout n’est pas si noir, on est tous les trois dans l’attente, en plus il a un super projet. J’espère qu’il va y arriver, je vais pouvoir l’aider, je me sentirai utile. et il pourra profiter de mon expérience lui ! Pas comme ces patrons qui ne répondent même pas à mes candidatures, à la cinquième ligne de mon CV ma date de naissance, ils en font une boule et direct au panier ! A mon dernier rendez-vous chez Pôle emploi, j’ai dit à ma conseillère qu’elle m’avait reçu que trois fois en deux ans. La pauvre, elle a pris une mine de circonstance pour me dire que malheureusement dans mon cas elle n’était pas une magicienne et que les cinquantenaires et plus étaient pratiquement in-reclassable. Cela me donne envie de hurler ! Mais bon j’ai encore un toit, c’est déjà pas mal !

Restant à la maison, je me conforte en regardant la télé, les infos surtout, me disant qu’il y avait plus malheureux que moi. En boucle depuis quelques années, à coup de statistiques sur la pauvreté, de reportages sur des situations difficiles générées par la Crise.
En France dès les frimas de l’hiver
 Hop ! On ressort les marronniers :

Les Restos du cœur reprennent du service !
Des SDF meurent de froid dans les rues de nos villes !
La bonne conscience entre dans les chaumières, je suis sous perfusion, bientôt les yeux en rectangle et ce ne sera pas grâce à Afflelou, je ne peux même pas me payer une paire de lunettes !
Je ne dis pas que ce n’est pas bien, certes il y a plein de générosité.
 Mais ce n’est pas normal, merde !
Avant, avec une paye, un ouvrier faisait vivre sa famille, ce n’était pas le Pérou. Mais bon ! Il y avait moyen de s’en sortir. Maintenant avec 1000 euros une fois payé le loyer, les charges, les assurances………… il reste à peine cent balles pour bouffer, pour une personne seule.
 Il y a quand même un problème !
Je m’énerve toute seule devant le poste, vautrée sur mon canapé, l’esprit de révolte m’empare mais, bien sûre, je ne bouge pas d’une oreille, j’ais trop peur de faire des vagues et de perdre le peu que j’ai. La pauvreté rend humble on pense que notre parole ne sert à rien et quoi dire ? Il y a des pays ou la vie est encore plus compliquée, pourquoi se plaindre ? On nous ballade à longueur de journée entre le misérabilisme et l’autre côté de la barrière le luxe et la désinvolture.
— Oui, et tu n’es pas toute seule, les parents sont encore là pour t’aider et nous aussi ! On a quand même le privilège de savoir qu’on ne sera jamais à la rue, alors accroche toi, la nouvelle année sera bonne !
— Des hauts et des bas, j’en ai déjà connu et il est vrai que cela n »est rien à côté de la dramaturgie du resto, tu te souviens ?
— Ah oui c’est marrant que tu m’en parles, il y deux jours Laura a été à la fête des lumières, elle m’a demandé ou était ton bar restaurant quand je lui ai dit que c’était devenu le ZICAZIN elle a été abasourdie et c’est écriée :
« Quoi ! Le bar de Tata est devenu l’un des plus branché de Lyon, j’y crois pas !. Maman tu n’as pas de photos de l’époque ? Et là ! Je me suis rendu compte que non … Aucune trace pourtant j’y ai travaillé deux ans avec toi ! Je n’en parle jamais, maintenant les filles sont grandes je pourrai leur raconter !

— Ouais, toutes mes aventures entre les putes, les flics, la cave la drogue et le passé du coin, elles vont virer de la boule. Je pourrai faire une saga en trois volumes, reprit en feuilleton TV ? Cela fera un carton !
Nous sommes parties dans un fou rire en se rappelant des épisodes vécus. une histoire tellement invraisemblable, lorsque  j’y repense aujourd’hui, j’ai l’impression que ce n’est pas mon histoire qu’elle est inventée, n’importe qui me la raconterait, je n’y accorderais aucun crédit tellement la réalité dépasse la fiction.
— Tu as toujours eut envie d’écrire un bouquin, tu as matière et du temps, il ne peut en sortir que du plus. Au moins une thérapie qui t’aidera à avancer et à clore une bonne fois pour toute le chapitre car depuis tu n’arrives pas à rebondir.
— Ouais, mais je  ne sais pas par quel bout commencer. Bon, il faut que je raccroche, les garçons vont arriver, il n’y a rien de prêt. Bisous à bientôt.
Notre conversation avait duré une bonne heure et m’avait laissée dans un état songeur, depuis tout temps j’avais besoin de m’exprimer, j’étais passée par la peinture, mais, n’y avait pas trouver l’harmonie que je recherchais. Tout le monde me disait douée mais pour moi les résultats ne correspondaient pas à mes aspirations. On me disait alors, qu’un vrai artiste était un éternel insatisfait et pour le coup confirmais la petite phrase me définissant :
 Artiste………. A part ……….à part
Je rempli une grande casserole d’eau pour y jeter des pâtes. Les repas ont pris une grande importance dans mon quotidien, je me fais un point d’honneur à préparer de bon petits plats malgré mon budget serré. La viande est rare alors j’utilise des astuces, à force d’épices et de bouillons pour donner une saveur à des aliments aussi insipides que le riz, les patates et autres féculents remplissant le ventre de mes fils . Les yeux perdu dans les volutes de buée de l’eau bouillonnante mon cerveau fait une rétrospective du passé.
Je me revois dans mon resto avec plein de galtouses sur le piano en train de préparer des plats pour le service du midi. Cuisinière ce n’était pas mon métier, mais, après avoir usité une dizaine de cuistots, j’avais pris le tablier, en ayant marre de cette profession qui générait, à mon avis, que des caractériels. Au fur et à mesure, force avait été de constater qu’un métier avec une telle pression ne pouvait pas engendrer de gentils agneaux obéissants. Généralement, à l’entretien d’embauche, ils me faisaient tous défiler devant les yeux des myriades de plats plus succulent les uns que les  autres, à chaque fois j’ai cru découvrir la perle rare. Ils avaient tous quelque chose d’attachant le premier fut celui qui dura le plus longtemps, il s’appelait Franck, garçon très sympa plein d’enthousiasme, blond bouclé grand yeux bleus une vingtaine d’années, ravi de se retrouver dans ce petit restaurant avec une patronne ouverte et à l’écoute de son ambition. La partie cuisine il en avait fait son affaire, plein d’idées il potassait ses bouquins et faisait ses expériences plus ou moins réussies d’ailleurs. Comme ses recettes, ses humeurs étaient variables. Aucune régularité, les clients se retrouvaient avec un bœuf bourguignon nappé d’une sauce brillante, fondant en bouche le lundi et le mardi une côte de porc blanchâtre sans saveur baignant dans un liquide insipide avec quelques légumes tristounets comme accompagnement. Tout juste acceptable pour les habitués qui représentaient la plus grande partie de la clientèle. Le quartier dans lequel je m’étais installée se trouvait au centre-ville de LYON. Dans une petite rue de traverse entre la grande rue piétonne de la République et la fameuse rue Mercière ou tout le monde se précipitait à la recherche d’une table gourmande. Je connaissais assez bien ces ruelles pour y avoir passé une partie de mon enfance avec ma grand-mère maternelle. Mon grand-père était tailleur, ils avaient leur atelier et appartement sur la place des Jacobins située au cœur de la presqu’île.
En ce temps-là, la rue qui aujourd’hui attire avec des pieds de veau et des tripes vendu à prix d’or les touristes gastronomes, était peuplée de femmes de petites vertus attendant le client en faisant le pied de grue sur les pavés disloqués « si typiques »de nos jours. La rue marchande la plus ancienne de la ville eut ses heures de gloire et de déchéance au cours des siècles, en ce qui me concerne elle fut dans mon enfance infréquentable, la prostitution y tenait le haut du pavé.

Une cavalcade dans les escaliers menant l’appartement me tira de mes pensées, la porte s’ouvrit et les garçons pointèrent leur nez au-dessus de la gazinière. Mes enfants sont mon équilibre, pour eux j’ais encore du courage ils sont très aimants avec moi et acceptent la situation parfois difficile. Si bien que je me suis recroquevillée sur mon cocon familial me réchauffant le cœur au souffle de cet amour indéfectible que seuls les enfants savent dispenser. Quelques paroles échangées, pour avoir un résumé de leur journée, suffirent à les mettre en attente du souper, partis dans leurs chambres je poursuis mon vagabondage.

Laisser un commentaire